19 avril 2014

Le retour du Belem à Venise : Un grand événement au cœur de la Sérénissime

Pour la 1ère fois depuis plus de 10 ans, la Fondation Belem crée un événement qui viendra enrichir la connaissance d’une page méconnue de l’histoire du Trois-mâts. Venise et ses habitants attendaient avec impatience le retour du bateau qui a fait partie du paysage vénitien pendant plus de 15 ans, alors qu’il était amarré devant l’île San Giorgio.  
Depuis hier, le Belem et jusqu'au 26 avril, le navire flambant neuf depuis sa magnifique restauration, est amarré Riva di San Biagio, près de la Piazza, à l’emplacement habituellement réservé à l’Amerigo Vespucci, le navire-école de la marine italienne. Événement d'importance pour le navire, pour tous les Cadets de l’École navale Giorgio Cini de Venise qui y ont été formés à la navigation et pour Venise aussi.


La manifestation sera couronnée dimanche 27 avril par l’entrée en grande parade du Belem dans l’arsenal de Venise,  où il pourra être visité par les vénitiens et touristes. Une véritable première, puisque jusqu’alors l’arsenal était fermé à ce genre de manifestation. Des centaines d’anciens marinaretti du Giorgio Cini qui ont été formés à son bord, conservent avec émotion des souvenirs encore vivaces aujourd’hui. Ils étaient présents pour accueillir leur "Giorgetta", nom du navire du temps de sa vie vénitienne. Certains embarqueront pour revivre l’aventure de leur jeunesse et être à bord  lors de l’arrivée à Venise. Inutile de dire que l'excursion en mer affiche complet depuis de nombreuses semaines.

Bien que bon nombre de sites en aient déjà donné le détail, rappelons la longue histoire de ce magnifique trois-mâts construit en 1896 à Nantes. Jusqu'à la guerre de 14, le jeune navire transporte des fèves de cacao pour le compte des établissements Menier, racheté par le duc de Westminster, il battra pavillon britannique jusque dans les années 50. Devenu un très confortable yacht de plaisance, il passera entre les mains de Arthur Guiness qui le rebaptisera Fantôme II. Racheté par la Fondation Cini qui le transforme en navire-école pour les mousses de la marine italienne. Rebaptisé Giorgio Cini (du nom d'un fils du Comte Cini, mort dans un accident d’avion) il servira bravement jusqu'en 1965. Jugé trop vieux et considéré comme dangereux pour naviguer, il devient pensionnat pour les marinaretti. Il sera cédé en 1976 aux chantiers navals de Venise puis échangera son pavillon italien pour le pavillon français avec son achat par la Caisse d’Épargne qui le cède à un fondation montée pour sa sauvegarde lui redonnant les moyens d'assurer sa mission de navire-école. Désormais doté d'un moteur et des derniers outils de la technique,  il accueille 1.200 stagiaires par an qui naviguent à son bord sur pratiquement toutes les mers de la planète.

18 avril 2014

Semaine sainte à Venise : Harmonia Mundi


..Dans le monde déspiritualisé où nous vivons, pour la plupart des gens le temps de pâques représente une occasion de vacances et le plus souvent de voyage. Combien sont encore conscients de ce que représente ce temps, commémoration d'un évènement à l'origine de notre civilisation et de tout ce que les hommes ont pu produire de grand et de beau depuis. Sans ces jours vécus par une poignée de gens sur la terre sainte, là où Dieu s'est révélé à Moïse, point de cathédrales, point de chefs-d’œuvre de la peinture, de la sculpture, de la musique. Les hommes ont reçu un signe grandiose de l'amour de Dieu, la confirmation de n'être pas seuls, la preuve irréfutable de l'amour du Père et une geste, celle de jésus, comme autant d'éléments pour nourrir notre conscience d'enfants de Dieu, la certitude de n'être pas que des créatures de souffrances et de désespérance, mais à l'image de cet amour incommensurable, la confirmation qu'il y a autre chose que le malheur et la souffrance, que nous sommes appelés à la transcendance, dans la gloire de cette trinité sainte que ceux qui nous ont précédé ont mis au centre de leurs actions. Bien sûr, au nom de cette sainte trinité, au nom de l’Évangile, il y eut des guerres, des conflits, des erreurs mais Dieu n'y eut jamais sa part. 


..La folie des hommes seule tente souvent de transformer l’œuvre du Père. Venise en est la preuve éclatante. Miracle vivant, ce monde qui n'aurait pas dû subsister dans les conditions qui lui été imposées par la nature, les dangers des invasions barbares, les maladies, devint vite une nouvelle Jérusalem, plus puissante bientôt que Byzance elle-même ! Tout semblait devoir faire plier ces hommes qui s’entêtèrent quelques siècles après que le Christ fut mis en croix et firent de leur refuge un haut-lieu de la civilisation, un des phares de l'occident triomphant, et s'érigèrent par leur volonté, leur ingéniosité, leur volonté et plus que tout par leur foi inébranlable, en un monde conçu naturellement pour dominer les éléments et succéder ainsi à l'Empire romain. Certes, d'aucuns objecteront qu'il y aurait beaucoup à redire de cette prétention, des méthodes employées mais l'essentiel demeure incroyable et merveilleux : la ville elle-même et la série d'inventions et de trouvailles sans lesquelles le monde d'aujourd'hui ne serait pas ce qu'il est.

..Le Triduum pascal à Venise y a une signification différente. Non pas que cette terre usée par des siècles d'abandons et la trahison de ses anciens alliés - ravis de l'avoir faite enfin fléchir, et qui l'aliénèrent sous l'impulsion de l'impie et ambitieux petit général corse - soit plus pieuse que le reste du monde moderne déchristianisé, mais l'air y est tout rempli d'un parfum différent. Comme les vestiges de senteurs anciennes, du temps où Dieu était tout pour l'homme. Peu de démonstrations massives dans les rues comme on en trouve ailleurs dans la péninsule. Pas de processions alors qu'autrefois du temps des doges, la ville entière se pressait pour le jeudi saint ou pour le chemin de croix du vendredi. Mais de belles et grandes cérémonies ont lieu à San Marco, comme autrefois, avant la chute de la république, il y en avait à la cathédrale San Pietro, devenue un temple éloigné et oublié depuis. De nos jours la cathédrale, c'est San Marco, l'ancienne chapelle du doge, basilique au sens premier du terme, symbole de l'alliance de la toute-puissance de la République avec l'omnipotence divine. Depuis la messe chrismale de mercredi, la basilique ne désemplit pas des nuages d'encens et du chant des cantiques. Quel meilleur moyen que ces offices du temps de Pâques pour comprendre ce que la Foi voulait dire pour les vénitiens : promener son regard sur les voûtes dorées, voir s'animer toutes les mosaïques sous la lumière vacillante des cierges en se laissant porter par les chants et la musique... Un voyage dans le temps et dans le cœur de ceux qui nous précédèrent dans ces mêmes lieux, fervents défenseurs de l'étendard de Saint Marc et du corno dogal. surgissent aussi les ombres de Monteverdi, de Willaert, de Gabrielli, de Galuppi, de Marcello, de Vivaldi et de tant d'autres, qui composèrent pour ces lieux de merveilleuses pièces à la gloire du dieu vivant.


..On comprend alors combien la Sérénissime glorieuse et triomphante fut un écrin naturel pour la musique. Dans un monde en harmonie, "elle est l'harmonie par excellence" comme le soulignait dans un de ses livres la musicologue Sylvie Mamy, "reflet de l'harmonie du monde, miroir de l'harmonie cosmique... parangon de tous les arts, mère de la beauté, de l'agrément et de la grâce" Où mieux qu'ici, à Venise, et dans cette basilique, ressentir cela ?
..Pour ma part, lorsque j'ai le bonheur de pouvoir m'asseoir dans ces lieux sans que des hordes de barbares assaillent les lieux défilant la tête en l'air d'un pas pressé, bruyants et hagards, et que le silence se fait, dans la pénombre du soir ou juste avant l'office du matin, c'est cet aria poignant et glorieux à la fois de la Passion selon Matthieu de Johann Sebastian Bach que j'écoute en rédigeant ces lignes, "Können Tränen meiner Wangen Nichts erlangen,..." Combien il semble parfaitement conçu à ces coupoles, ces jeux d'ombre et de lumière, à ces parfums séculaires, à ces sols somptueux cabossés par l'assaut du temps mais aussi l'illustration idéale de ce vendredi saint où le monde pleure la mort du Christ... (l'aria en question à 11:24 dans l'enregistrement ci-dessous)...

16 avril 2014

I Murazzi


C'est là que j'ai connu Giuseppe. Comme moi, il fuyait le Lido et ses plages surpeuplées de faiseurs bruyants et prétentieux. Il venait en bus ou à pied depuis le débarcadère du vaporetto, une serviette sur l'épaule et un livre à la main. Il s'étendait sur un rocher, se plongeait dans son livre qu'il laissait de temps à autre pour aller se baigner. Nous nous croisions souvent et finirent par nous saluer, comme le font les habitués qui se retrouvent dans le même lieu sans ne savoir rien l'un de l'autre.Et puis, nous nous sommes croisés, sur les Zattere, au Rialto, à Santa Margherita, sur le campo San Fantin. De saluts en sourires, nous avons pris l'habitude de nous voir et nous sommes devenus amis. Combien de soirées passées chez lui, à la Giudecca, cet appartement très clair qu'il partageait avec son amie d'alors et dont les fenêtres donnaient sur la lagune, ou dans ma chambre de la Calle Navarro, à Dorsoduro. Nous passions des heures au soleil, sur les rochers blancs, plongeant et nageant puis, étendus sur nos serviettes, les muscles repus, le cœur rendu léger par l'effort, nous restions allongés à refaire le monde. Un transistor parfois nous ramenait dans la réalité du monde. Des enfants passaient en courant, éclaboussant en riant les dormeurs qui cuisaient au soleil. Puis nous repartions, à pied, vers l'embarcadère du motoscafo, nous arrêtant parfois au bar, sous les arcades à côté du casino. Les filles étaient jolies, les garçons bronzés. Nous étions tous vêtus de la même manière, jeans de toile blanche, polos ou sweater bleu ciel, vert pâle ou rose. nous avions les cheveux longs, nous étions heureux, insouciants, persuadés d'être heureux toujours et de faire mieux que nos parents. Les soirées s'improvisaient au dernier moment. Des disques, de la bière et du coca, et nous dansions sur la plage ou dans le jardin d'une villa. L'amour était facile et doux. Le monde nous appartenait.

14 avril 2014

Venise un dimanche

Un dimanche comme les autres, au printemps. Trop frais encore pour aller à la plage, mais assez doux pour traîner sur l'altana. Une légère brise, le chant des oiseaux et parfois le cri d'enfants qui jouent en bas dans la cour. Et puis les cloches, ces joyeuses compagnes de la vie vénitienne. Chaise longue et les derniers services de presse emmenés avec moi ? Plutôt l'envie d'avancer dans mes notes et les lettres à écrire. Plaisir rare que celui de la correspondance devenue une curiosité depuis l'explosion des réseaux sociaux. Bref, un dimanche comme je les aime, à Venise, Bordeaux, New York, Londres ou Tombouctou ! Mais à Venise ce plaisir est démultiplié. 

Comme nulle part ailleurs, je me sens ici en harmonie absolue avec tout ce qui m'entoure. L'air, la lumière, les odeurs, les sons, mais aussi les gens. J'en arrive même à trouver attendrissants ces pauvres touristes abasourdis par la beauté de la ville, écrasés de fatigue et qui ne font que passer, le guide vert à la main comme leurs prédécesseurs qui erraient dans les ruelles le Baedeker sous le bras. Du haut de ma petite terrasse de bois je vois les toits de la ville, des campaniles et, parfois, les montagnes à l'horizon comme dans cette magnifique veduta du XVe siècle dont je cherche depuis toujours un exemplaire original. C'est un peu comme, la nuit comme le jour, l'illustration de l'âme intemporelle de la Sérénissime.


Et me vient comme une confirmation de cette sensation joyeuse, le souvenir de cette interprétation du "Who Will buy" par Scott Walker. Rien à voir avec la manière dont chantait le jeune Mark Lester, qui incarnait le héros du film "Oliver !" de Lionel Bart. Mes lecteurs trouveront étranges que mes sensations vénitiennes soient illustrées par des musiques de variété. C'est que le plus souvent j'écoute depuis mes années londoniennes ma  chère BBC et que j'ai une passion certainement ridicule pour cette musique des années 30 à 50 que ma mère écoutait souvent et dont elle fredonnait les airs quand j'étais un petit bonhomme fascine par cette voix très haute et douce comme on en avait autrefois.


L'âme intemporelle de Venise... Une douce tendresse pour cette grande dame, vieille et flétrie, aussi flamboyante qu'une vierge byzantine, exsangue mais ardente pourtant et qui rayonne depuis plus de mille ans. Venise la Dominante, placée par ses fils sous la protection de la Nicopeia (la vierge qui donne la victoire) comme cette admirable représentation de Marie datée de 1204 et que l'on peut admirer dans la basilique San Marco, et que nous avons revue l'autre matin, après la messe du lever du jour. L'évocation en la contemplant des nombreuses batailles où elle fut brandie comme l'enseigne de la victoire à venir par les armées impériales de Byzance avant de devenir l'emblème protecteur des armées de la Sérénissime. Tant de combats, tant de glorieuses victoires. Et l'amour filial des vénitiens qui pendant des siècles vinrent la prier pour que les batailles soient gagnées et que la paix s'étende sur toutes les terres de la République de Saint Marc



13 avril 2014

Les clichés photoshopés de Venise gelée par le froid

Tramezzinimag est certainement has-been et très vieux jeu, mais Venise et Photoshop y paraissent des aberrations autant que les polémiques qui circulent sur la fin prochaine de la ville avec la montée des eaux ou, moins glorieux, les guéguerres bouffonnes des néo-vénitiens qui se rêvent la Sérénissime en costume de marquis et de courtisanes de pacotille et font ricaner les derniers vénitiens dans leur réserve. C'est bien de cela dont il s'agit en vérité, Venise sombre chaque jour davantage dans la vulgarité et le kitsch, phénomène qu'amplifient tristement les moyens de communication d'aujourd'hui. 

Inventer une Venise prise dans les glaces et voir ces clichés pleins d'artifice dans Glamour, une revue au titre pathétique qui parle de l'intéressante contribution de l'inventeur de ces photos à l'image romantique de la ville ("imaginer faire du patin à glace sous les ponts de Venise")... Excusez du peu ! De quoi enrager n'est-ce pas ? 

Puis quand on entend parler d'une polémique grotesque entre les Fous de Masques - que nous devons différencier des Fous de Venise, catégorie dont certains des adeptes de la mascarade font tout de même partie à juste titre, et dont le talent et le dévouement pour la Sérénissime n'est plus à démontrer - cela donne envie de pleurer. 

Non seulement la cité des doges s'enfonce chaque jour davantage dans un merchandising hystérique, elle se transforme à grande vitesse en un vaste Disneyland qui fait se frotter les mains à quelques entrepreneurs vulgaires et sans scrupules, décourageant de plus en plus ceux de nos fonctionnaires internationaux qui voudraient encore chercher et imposer des situations pour une véritable sauvegarde des lieux. 

Face aux rapaces d'une jet-set vulgaire et nauséabonde, il y en a heureusement qui essaient de lutter le renouveau de la ville, avant tout pour ceux qui y vivent et qui peinent de plus en plus à trouver une crèche, un épicier, un fleuriste ou un droguiste, qui ne peuvent plus utiliser les transports publics tant ils sont souvent pris d'assaut par les hordes de touristes, ces barbares pressés méconnaissant les plus élémentaires règles de politesse et de respect tant ils considèrent les rares vénitiens qu'ils croisent comme de simples figurants à leur service ou au mieux, comme des bienheureux sûrement inconscients  de la chance qu'ils ont de vivre dans ce paradis romantique et photogénique... 

Nietzsche disait que le seul synonyme du mot musique qu'il connaissait était "Venise", à l'inverse on pourrait dire aujourd'hui que le synonyme de Venise telle que le monde moderne la transforme est "vulgarité". Ce qu'illustrent parfaitement les clichés de Robert Jahns et l'article qui leur est consacré dans Glamour :  
 

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...