14 septembre 2014

Qui a connu Angela Bacchini ?

..Quand elle m'est apparue, par un de ces matins d'été si particuliers à Venise, avec cette lumière un peu voilée qui annonce les grosses chaleurs alors que l'air est encore frais ; avec ce ciel dégagé, d'un bleu vif à faire chavirer les âmes endurcies, et l'eau frétillante, je ne me doutais pas que se dressait devant moi une des plus importantes poétesses vénitiennes. Elle était vêtue d'un manteau qui avait dû être vert pomme. Un manteau en été quand nous étions en bras de chemise et que très vite le souffle du scirocco fait fondre les corps alanguis... Ce ne pouvait être qu'une folle ou un être d'exception. Je détaillais cette femme sans âge, tenant un sac de cuir noir entre ses mains. Elle était rentrée en soufflant, chargée d'une grosse valise comme on en voit dans les films. Chaussée de mocassins, défraichis comme son manteau, elle portait une robe sombre. Quelque chose de vague émanait de son regard qui contrastait avec son allure décidée. Une odeur de laque mélangée aux effluves d'un parfum bon marché entourait chacun de ses mouvements.
..- La signora Biasin c'é ? me demanda-t-elle avec un accent vénitien très prononcé. Non, la signora n'était pas là. Elle avait été convoquée une fois de plus à la Questure ce jour-là. Toujours ses démêlés avec l'administration. Les chambres aménagées sans autorisation, les certificats de l'hygiène jamais validés, la comptabilité assez flottante et le registre des pensionnaires pas vraiment tenu à jour. Rien de malhonnête en vérité, juste une façon de travailler. Et pour la grande satisfaction de tous les clandestins qui passaient par l'Alloggi Biasin, des tarifs vraiment "étudiés", une grande mansuétude de la part de la maîtresse des lieux et toujours l'assurance d'un accueil convivial et d'une oreille attentive. 

..Combien furent-ils ces jeunes venus d'Amérique du sud qui ne pouvaient s'offrir un appartement faute de visas ou le plus souvent faute d'argent. Piégés comme nous l'étions tous par la beauté fascinante de la ville dont nous ne pouvions plus nous détacher. Je n'étais pas le seul à être venu pour quelques semaines et qui n'avait jamais pu se contraindre à repartir. La signora Biasin gérait les chambres de l'albergo sur la Fondamenta de Cannaregio, qu'on appelait encore à l'époque della Pescaria, celles installées dans son appartement de la calle dell'Aseo et une demi-douzaine de chambres calle del Forno, près du Ghetto, où la ville logeait ces malheureux, qu'on avait baptisé en vénitien I Sfratai.
..Angela Bacchini n'avait plus de maison. Locataire, elle avait dû comme tant d'autres quitter l'appartement où elle vivait avec sa mère. Elle en fit un un poème. Car la dame était une poétesse. Elle faisait imprimer elle-même de petits recueils de vers toujours ornés de son portrait en noir et blanc, qu'elle tentait de vendre chaque fois que l'occasion lui était donnée. Régulièrement, elle adressait un nouvel opuscule aux journalistes. Parfois un journal publiait un de ses textes. Tout le monde dans Cannaregio la connaissait mais aussi du côté de San Marco. Car, venezianissima comme elle se définissait, elle était toute entière dans la défense de sa ville. Sur son séjour dans une des maisons de la Signora, logée par la municipalité comme des centaines d'autres expulsés, elle a écrit ces lignes en vénitien.
La Camera dea pension  (la chambre de la pension)
"De dodese metri quadrai :
Questa se la nostra stanza da sfratai.
Sicome ogni camera ga el so aredamento ;
anca su sto buso; 
qualcosa ghe se dentro. 
I ghe ga meso la tola, 
un leto per dormir e riposar ; 
un scabeo, un armaron. 
E anca do careghe dentro sto salon. 
Ma una comodità atenua i nostri mali... 
Gavemo i servisi, per i bisogni corporai. 
Cossa volemo ancora !... 
De cossa Se stemo lagnar.
Ne resta quatro metri 
Anca per caminar. 
E quando mi e mia mama; 
Semo dentro quà ; 
dovemo pur divider, sto spazio per metà. 
Ne ghe se problemi 
A far sta operazion. 
Do metri a mi... e do a ea 
Ne resta in conclusion. 
De soldi ghe ne demo anca bastanzeta 
Per ste poche robe e sta stanzeta. 
Mia mama se nervosa, 
cose vole far. La ga otanta ani 
e fora no la vol andar, 
la ghe vede poco ; le ganbe 
ghe fa mal. 
Bisogna aver pazienza 
Bisogna soportar... 
Sentimo ste parole, de quei
che ne comanda. 
Ma iori ga la casa 
E anca co la veranda. 
Per pasarse el tempo, 
sta mia vecia mama 
la furega le strasse : mama lasa perder 
e se quatro scoasse. 
Ma ea no lasa perder, qualcosa
la ga da far... intanto co la so calma 
la continua a furegar. 
E anca la me invidia ; la me ciama fortunada.
Mi so senpre quà : ma ti ti va anca in strada !
Se vero ! Ma cossa vusto 
che no fassa
nianca un giro per la piazza. 
Che no me ciapa l'aria dentro el vaporeto, 
e con l'ingresso libero ; no varda 
el Vanaletto. 
Che no me insemenisa davanti ae boteghete, 
dai vasi colorai... co statue e medagete... 
o su quea madona in cupola 
che par che la varda le stele : 
ala Giudecca nel colegio dele 
Zitelle ! 
Ognuno se consola a sto mondo
come pol. 
Epur no avendo niente
ringrazio anca el Signor. 
De cossa ! I me dirà. 
De star quà a veder la mia cità. 
No da esser rica, o per farme Schei : 
ne per far imbrogessi
al dano dei fradei. 
Ma per esser onesta e aspetar
la carità... Da chi ? Dal Comune. 
Che el se ricorda questo : 
che forse no lo sa. 
Le case ghe va prima 
a chi se nato quà. 
Che nostre le se lore... e nostra se la cità..."
 (Traduction personnelle  ICI)
Après plusieurs mois - presque deux ans - de bons (et loyaux services) chez la Signora à faire les chambres, accueillir les touristes, faire les courses, aider aux lessives et désinfecter les pièces de la calle del forno dévolues aux expulsés les plus démunis, je quittais mon petit appartement de la vieille maison de la calle dell'Aseo pour d'autres aventures. Ayant donné ma démission, déménagé mes meubles, je n'ai plus revu la signora Bacchini et sa mère. Je l'ai croisé quelques fois du côté de San Alvise et un jour devant le Cucciolo où j'avais mes habitudes. C'est seulement en 1997 et au moment d'un évènement presque passé inaperçu ailleurs qu'à Venise. J'étais depuis longtemps retourné vivre en France, pour me marier et travailler. Quatre enfants étaient nés et je venais moins souvent sur les bords de la Lagune. Ce rêve d'y construire ma vie et de voir y grandir mes enfants n'avait pu se réaliser, celle que j'avais épousé ayant catégoriquement refusé de venir y vivre (ou peut-être n'ayant pas su être assez convaincant pour l'en persuader). C'était à l'occasion d'un court séjour avec des amis. Quelques jours avant le triste anniversaire de la chute de Venise, quand le Sénat abandonna sans aucune résistance mais avec beaucoup de lâcheté le destin de la Sérénissime à l'infâme général corse et aux pouilleux des armées de la révolution qui s'empressèrent de la mettre à genoux et la pillèrent. La nuit était douce. Je n'avais pas sommeil. Nous repartions le lendemain. J'avais décidé de faire un dernier tour de la ville comme à mon habitude. J'arrivais par le pont della Canonica, juste derrière le palais du patriarche. A ma grande surprise il y avait partout des policiers et même des militaires en tenu de combat. Le silence était pesant et les soldats nerveux. Je pensais comme d'autres à une très forte acqua alta en prévision et je frissonnais à l'idée qu'on s'attende peut-être en haut-lieu à une marée catastrophique. Il faisait lourd. On m'expliqua que l'accès à la Piazza était interdit, des terroristes s'étaient enfermés dans le campanile et disposaient d'un blindé et de tout un attirail militaire... On a très vite appris qu'il ne s'agissait que d'un engin de chantier maquillé en char d'assaut et que seul deux ou trois des présumés terroristes possédaient un fusil. Je m'approchais d'un groupe de vénitiens parmi lesquels un peinte que je connaissais bien pour avoir travaillé avec lui du temps de la galerie Graziussi. Et je la revis, un peu vieillie, le visage marqué, les cheveux moins soignés. Elle allait de groupe en groupe avec des plaquettes à la main qu'elle essayait de vendre aux gens. Militante de la première heure pour une Venise libérée du joug de Rome et des banques, naturellement du côté de la population qui depuis la trahison de Buonaparte et l'impitoyable domination des Habsbourg a toujours dû s'incliner, témoins trop longtemps muets de la destruction et la confiscation de leur lieu de vie pour le profit de quelques uns. Nous ne nous sommes pas parlés. Lorsque je tentais de m'approcher d'elle, Angela Bacchini était déjà repartie rejoindre des manifestants qui soutenaient les révoltés du campanile. La farce se termina sans trop de grabuge et je n'en sus davantage que le lendemain, en allant à la gare prendre notre train. Le Gazzettino en première page narrait les faits et les commentaires allaient bon train. Un poème de la Bacchini, en page intérieure parlait des deux Venises. Celle des vénitiens et celle de l'argent...

13 septembre 2014

Rêverie vénitienne

  ..Quand au petit matin, une cloche qui répond à une autre remplit la chambre encore obscure, d'une trépidation joyeuse, mon esprit tout embué des rêves de la nuit déjà oubliés, remplacés par la promesse du jour qui vient, je sais que je suis enfin à Venise. La rumeur qui monte à moi ne porte pas comme ailleurs la furie du monde moderne. Pas de bruits de moteurs, de klaxons, de pétarades immondes. 

..Ici le cri des mouettes qui se mêle à celui des des martinets et des pigeons, celui des enfants aussi, les pas dans la rue qui résonnent sur les antiques dalles de pierre et cet indescriptible chant propre à ces lieux, musique particulière qui résonne dans ma tête longtemps après le départ. Car les années passent et je ne suis pas encore parvenu à rompre cet exil qui m'éloigne le plus souvent de la Sérénissime... Ce drame personnel nourrit mon quotidien depuis bientôt trente ans. Un empêchement absurde fait de mille contraintes, de mauvais hasards, d'erreurs, de peurs aussi, qui me cloue à ma vie ailleurs que la où je devrais être toujours, ce lieu magique et empoisonné où je me sens depuis toujours chez moi. Je me suis construit avec cette douleur qu'aucun retour même le plus doux et le mieux réussi parce que le mieux occupé, avec les personnes justes et les pensers féconds, n'est jamais parvenu à délier de mon âme. 
 

..Quand je pose les pieds sur le quai de la gare, quand quelques minutes plus tard je reçois de nouveau en plein visage l'incommensurable beauté de ma ville, l'animation du Canalazzo, la lumière pétillante qui aveugle le voyageur - qui ne s'y attend jamais et s'arrête presque toujours en haut des marches, subjugué un instant par le spectacle qui s'offre à lui, je ressens une terrible douleur. Un enfin qui fait vibrer chacune des cellules de mon corps qu'empoisonne pourtant un hélas je vais devoir repartir qui s'empare aussitôt de mon âme et remplace depuis des années la joie simple d'être de retour par une envie de pleurer que j'ai peine à contenir... Ceux qui parfois m'accompagnent ne comprennent pas. Le pourraient-ils en vérité que rien de mon chagrin ne nourrirait leur peine. Ils sont en visite, souvent humbles et émus par autant de beauté et tous savent se fondre dans le rythme si particulier de la vie vénitienne, mais toujours joyeux de cette parenthèse hors du temps. Leur réalité est ailleurs. Ils ne font que passer comme ils passent à Londres, Petersbourg ou Le Caire. Au retour, tout remplis de ce qu'ils auront vu, de ce qu'ils auront découvert, il laisseront se refermer le joli livre de leurs vacances à Venise, retournant avec l'aisance des repus dans le quotidien de leur vie. 

..J'en suis bien incapable hélas, jamais repu, le cœur trop imbibé de cette douce liqueur à laquelle ma jeunesse, mon âme, mes sens se sont abreuvés au moment juste ; lorsque égaré dans un monde que je ne voulais pas être le mien, à peine sorti de ma flamboyante adolescence, il y avait à la croisée de mes chemins le suicide ou bien Venise. La vie toujours en moi est restée la plus forte et c'est à la lumière de l'Adriatique que je le dois, tout autant qu'à cette joie, constitutive de ce que je suis. Pulsion intrinsèque à mon code génétique...
 

..Venise, je m'y suis construit, j'y ai vraiment grandi, puisant dans ses venelles et le désert de sa lagune, la force d'être un homme, la volonté d'aimer et de bâtir pour d'autres qui viendraient après moi. Piètres constructions que mes mots qui sont tout ce que je puis donner. Montrer ma ville aux autres, même chers, m'ennuie et me fatigue mais je ne sais y demeurer seul. La savoir investie chaque jour par des hordes de barbares qui la souillent et ne la méritent pas m'attriste mais sans le tourisme ne serait-elle pas réduite à un tas de vieilleries en ruine d'où les plus beaux trésors auraient été depuis longtemps pillés par les milliers de petits Buonaparte aussi vulgaires que l'original dont la fortune souvent récente permettrait l'acquisition, et qui achèteraient en trois petits tours le silence des politiciens véreux qui pullulent ici. Au moins ce que les barbares viennent voir par milieu, il faut le conserver, le mettre en valeur, le surveiller. Les races d'après nous peut-être ainsi pourront admirer ce que nous admirions et saurons libérer la magie de lieux rendant à la Sérénissime sa splendeur, sa vie et sa liberté ? 

13 août 2014

La colère de Monteverdi

"La colère, je n'ai plus que la colère !" L'homme qui vient de prononcer ces mots à haute voix ne semble pas particulièrement dépité. Il n'a pas l'air en rage. Mais pourquoi ces paroles mystérieuses ? Le jeune valet qui vient d'allumer les candélabres de la pièce ne comprend pas les propos de son maître. L'adolescent tremble un peu, son maître parfois a des attitudes bizarres, il marmonne dans sa barbe, se lève d'un bond et va d'un côté à un autre de la salle. Parfois il se met à crier, bouscule son écritoire, rembarrant les domestiques qui se précipitent pour ramasser les feuillets épars. Mais là, on dirait un écolier à la recherche de la solution à un problème de mathématiques. Depuis plusieurs jours le maestro ne sort pratiquement plus, sauf pour entendre la messe. hier, il n'a même pas été aux vêpres. C'est qu'il est en plein travail. Le jeune garçon s'éloigne sur la pointe des pieds, refermant délicatement la porte, le maître est calme.

Soudain, l'homme s'est levé. Il arpente la pièce les poings serrés. S'arrêtant devant la fenêtre, il l'ouvre et se penche dans la nuit qui tombe. A le voir ainsi aller et venir, on pourrait croire que son être tout entier est pétri d'une préoccupation profonde. Aucune colère. Pas de hargne. Les sourcils froncés, le nez plissé, il jette un coup d’œil dans la nuit comme cherchant quelque chose ou quelqu'un. 

En fait, le maestro cherche l'inspiration. Une idée pointe à travers son cerveau, il en tremble presque. Il est maître de chapelle, et l'un des plus célèbres compositeurs de son temps, venu quelques années plus tôt de Mantoue, pour accéder à la très enviée fonction de responsable de la musique du doge de Venise, succédant ainsi à des musiciens célèbres dans toute l'Europe, les Willaert, Cyprien de Rore, Zarlino, et Gabrieli. Son succès dépasse les frontières des duchés et principautés où il a travaillé. Il a renouvelé la musique de son temps. au-delà de ses compositions liturgiques, il a développé un style nouveau et ses madrigaux sont appréciés partout.


Mais ce soir, Claudio Monteverdi est devant une page blanche qu'il peine à remplir de sa belle écriture inspirée. Il en tremble. Un tremblement justement, voilà de quoi il s'agit. Faire passer le frisson qui s'empare du combattant par la musique et donner au spectateur le même sentiment d'angoisse et de violence qu'un soldat ressent en allant au combat. Il l'entend ce frisson qui résonne en lui mais comment le traduire assurément ? 
Onde sempre al ferir, sempre alla fretta
stimol novo s'assiunge e piaga nova.
D'hor in hor più si mesce a più ristretta
si fa la pugna. e spad oprar non giova :
dansi con pomi, e infelloniti e crudi
cozzan con gli elmi insieme e con gli scudi.
Déjà, il a su trouver la tonalité parfaite pour donner à voir avec des notes, la plus jolie description de la nuit jamais composée :  
"Notte, che nel profondo oscuroso seno".
Mais comment répercuter sur sa partition ces minutes haletantes que le poète a si bien su traduire dans ses vers ? Comment faire passer ce frisson de colère et de hargne ? Comment faire vibrer le public sans machinerie ni artifices ?
Torna l'ira nei cori e li trasporta
benche deboli, in guerra. A fiera pugna !
U'l'arte in bando, u'già la forza e morta.
Ove, invece, d'entrambi il furo pugna !
Monteverdi regarde au dehors. La pluie s'est mise à tomber. Un crachin glacé qui succède à la neige de ces derniers jours. Bientôt le carnaval illuminera la ville et pendant les six prochains mois ce ne sera que fêtes et mascarades. 
Il doit terminer cette pièce commandée par l'un de ses bienfaiteurs, son "padron e protector", le sénateur et neveu du doge Girolamo Mozzenigo, qui veut offrir à ses invités une œuvre nouvelle. "Faites-moi quelque chose de nouveau et de surprenant. quelques chose qui marque et frappe l'imagination, puissant mais pas trop long, il y aura un dîner ensuite et un bal" lui avait-il ordonné. Le prix offert ne permettrait pas de convoquer une formation importante et puis il fallait rester dans la lignée de ce qui est autorisé à Venise. L'Inquisition veille au respect des règles et le maestro est avant tout Maître de chapelle du doge.  

Le maestro a choisi un sujet qui n'est pas innocent. C'est un musicien engagé qui sert Dieu - la mort de sa femme puis celle de son fils l'ont terriblement ébranlé. Il songe à rentrer dans les ordres (il sera pas ordonné prêtre quelques années plus tard). Mais sa foi et son engagement ne l'éloignent pas de son intuition magnifique. Il sait qu'avec ses créations, la musique avance mais il doit faire aboutir sa réforme musicale, qu'il appelle le "stile concitato". Trouver comment traduire cette colère qui est si importante dans sa conception de l'homme. N'est-elle pas, selon lui, l'une des trois principales passions humaines ? Quant aux deux autres, la tempérance et l'humilité, Monteverdi en connait l'expression, la structure musicale, le langage approprié, comme tous les compositeurs de son époque. Mais pour cette soirée au palazzo Mozzenigo vecchio, il ne s'agit pas de faire une œuvre qui serait celle de n'importe lequel d'entre eux. Il lui faut inventer une forme nouvelle qui traduise la colère et dont l'expression serait assez évidente pour se passer du soutien des mots...

Tancrède et Clorinde par Le Tintoret
Le livret, tout à fait au goût du jour mêle le sentiment religieux en illustrant l'une des grandes préoccupations de l’Église à laquelle Venise est directement confrontée, celle du salut des Infidèles non baptisés, à l'attirance pour les histoires d'amour chevaleresque et d'héroïsme. Extrait de la Gerusalemme Liberata, ce long poème épique devenu l'un des monuments de la littérature occidentale, il raconte le combat de Tancrède, preux chevalier, contre Clorinde, une belle musulmane dont il est amoureux, déguisée en soldat. Tancrède, après un duel acharné, la transperce de son épée sans savoir qui est son adversaire. Le dernier souffle de la belle exprime sa conversion au Christ et elle pardonne à son agresseur. Ivre de douleur, il la reconnaît alors. Elle expire, apaisée et convertie.


Le sujet Ce sera donc une partition pour un orchestre réduit. Trois chanteurs accompagnés par un orchestre seulement fait de quatre violes da brazzo et d'une basse continue composée d'un clavecin  et une contrebasse de viole. Il ne s'agit pas d'une pièce scénique et l'intensité dramatique du texte écrit par Torquato Tasso doit se retrouver en miroir dans la musique. Mais comment traduire la colère, la fureur du combat des deux héros, la douleur, la mort le chagrin ? Comment effrayer l'assistance, la tenir en haleine, la faire pleurer sans choquer ni trahir les usages du temps ?
Le maestro a refermé la fenêtre. Dehors la ville, un empire encore, est endormie et silencieuse. Le bruit du pas des veilleurs résonne encore sur les dalles du campo voisin. Le vent qui s'est levé a chassé les nuages, laissant voir un ciel rempli d'étoiles. Monteverdi est de nouveau à sa table, la plume à la main. Il a trouvé, griffonne avec ardeur. Des notes sur la portée tracée à main levée, un texte. une superposition de notes et de mots. Comme une illumination, il sait ce qui manquait. Il l'exprimera dans un de ses écrits : "C'est ainsi que j'ai commencé à comprendre qu'une ronde divisée en seize demi-chromes (double-croches) successives, battues l'une après l'autre et reliées à un texte contenant colère et indignation, pouvait bel et bien ressembler à l'affetto que je recherchais, bien que le texte puisse ne pas suivre le tempo rapide des instruments." Claudio Monteverdi vient d'inventer le trémolo. Sait-il à cet instant qu'il révolutionne la musique avec ces pizzicati flamboyants utilisés presque à outrance ?

Il n'aura plus qu'à développer son propos. Dans la nuit très avancée, il écrit et écrit encore, rature, recommence. Ce nouvel effet, il va l'utiliser systématiquement aux moments els plus pathétiques du récit. L'effet de colère sera chaque fois saisissant. L'intensité prodigieuse jusque dans ses temps de silence de cette musique manifestement révolutionnaire étonne encore de nos jours. 

Monteverdi écrira plus tard que, composée "pour servir de passe-temps à une veillée durant le Carnaval, dans la maison de l'illustre et très excellent Mozzenigo, chevalier princier et haut dignitaire de la Sérénissime République, mon patron particulier et mon protecteur, la musique fut très applaudie et très admirée."

 
L'aspect dramatique et théâtral de ce madrigal qui n'en est pas vraiment un, est bien plus qu'une  nouveauté. "Madrigal in forma rappresentativa en un tableau" annoncera le programme. La pièce, renforcée par les indications scéniques du musicien, l'alternance de périodes tranquilles (molli) et agitées (concitati), sera acclamée par les invités du sénateur, subjugués par la pertinence des suggestions musicales du fracas des armes, de la violence, de la colère. 
Monteverdi précise dans son introduction que l'œuvre devra être précédée d'un madrigal sans geste et que le début du combattimento doit être inattendu, les protagonistes - dont il détaille les éléments des costumes - devant arriver à l'improviste pour surprendre. Il y a des cavalcades, un combat d'épée, la fureur du combat, de l'acharnement et de la violence, puis le silence pesant de la mort et la nuit, la douceur de la compassion et du pardon... Tout cela avec trois voix et quelques instruments. 

Dans ces quelques vingt minutes de musique magistrale, tout est dit, pensé, ressenti, exprimé : la quête de Dieu, celle de l'amour, de la femme, l'angoisse humaine, la désespérance, la passion, l'injustice du destin, l'abandon à l'amor fati. Les derniers mots de Clorinde "S'apre il ciel io vado in pace" sont une des phrases musicales les plus habitées de toute l'histoire de la musique, humble et somptueuse conclusion d'une œuvre dominée par la sublimation progressive de l'amour humain dans la miséricorde divine. Le baptême de la belle Maure agonisant dans les bras du preux Tancrède, donne à leur passion sa finalité ultime. Loin, très loin de la colère qui habite me musicien lorsqu'il compose ce passe-temps musical devant le ciel étoilé de Venise assoupie.

Deux interprétations très différentes de cette œuvres sont présentées ici. La première, plus affectée selon le goût du jour, et celle ci-dessous, la plus aboutie et la meilleur à mon goût. Je laisse le lecteur juger. Certains auront peut-être d'autres suggestions. Elles sont, bien entendu, les bienvenues.



Maxi Navi et écosystème lagunaire : rien n'est gagné et tout est perdu


On aurait voulu crier victoire à l'annonce par les agences de presse de la décision très médiatisée de la commission gouvernementale qui a confirmé l'interdiction aux grands paquebots de pénétrer dans la lagune en passant par le Bassin de saint Marc pour atteindre le port. Hélas, il ne s'agit qu'une demie-réussite. 


Si les très gros paquebots n'ont plus le droit de passer, ceux d'un tonnage inférieur ou égal à 95.000 - les plus nombreux - pourront continuer de déferler sur la Sérénissime avec les inconvénients que nous dénonçons tous depuis des années. A cela s'ajoute l'imminence d'un grand danger, qui sera peut-être la cause de la disparition définitive de Venise et de sa lagune : le gouvernement, pour des raisons financières évidentes, maintient l'idée de creusement d'un canal supplémentaire destiné à permettre le contournement de l'intérieur de la lagune et donc du centre historique par les monstres que l'on a cherché de chasser de la lagune. C'est tout l'écosystème qui va succomber, et avec lui la vie de cette lagune unique et fascinante au milieu de laquelle Venise s'est construite. 

Il faut ranger dans la même catégorie des bombes à retardement le MOse, le projet de métro souterrain qui est toujours dans les esprits de certains apprentis-sorciers avides et imbéciles... Tout est désormais en place pour que le compte-à-rebours de la fin définitive de la Sérénissime puisse être annoncée au monde sans qu'on nous traite de sales pessimistes. La population continue de diminuer, les masses de touristes ne font qu'augmenter chaque jour, la pollution de l'eau de la lagune, la disparition de catégories entières d'espèces qui vivaient dans la lagune, les problèmes de ravitaillement en eau potable, la pollution atmosphérique qui attaque les bâtiments, l'avidité de nombreux hommes d'affaires pressés de s'en mettre plein les poches avec la logique du "après moi le déluge", tout est en place pour un scénario catastrophe digne des plus mauvais nanars de Hollywood. 

Oh, je sais, il va y en avoir parmi mes chers lecteurs pour me traiter d'indéfectible pessimiste et d'écologiste idéaliste. Il faut bien aller avec son temps, la ville doit être ouverte à tous et les savants trouveront une fois encore une solution... Non, je ne crois pas qu'il faille espérer quoique ce soit. Nous sommes tous responsables de cet état de fait.

Comment rendrons-nous vie à l'écosystème moribond ? Comment ferons-nous revenir des espèces de poissons, de mollusques, d'oiseaux, d'algues, de plantes disparues ? Comment ferons-nous revenir les vénitiens qui s'exilent par centaines ? Comment limiterons-nous les hordes de touristes qui envahissent chaque jour le centre historique ? Comment mettrons-nous hors d'état de nuire ces hommes d'affaire et ces politiques qui ne pensent qu'à faire toujours plus d'argent sur le dos d'un des plus extraordinaires sites de l'humanité ?

En attendant, continuons d'y aller, continuons de profiter de ses merveilles, de sa lumière, de son atmosphère unique, remplissons-nous les yeux et cachons nos larmes : à ce rythme-là, dans cent, voire dans cinquante ans, Venise ne sera plus qu'un souvenir.

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