25 avril 2016

Appel urgent

Bonjour à tous,
Un problème de dernière minute m'empêche de pouvoir disposer d'un lieu de vie à Venise dans les prochains jours. Pourtant, je dois impérativement être à Venise avec un journaliste, dès cette semaine (mercredi soir plus précisément) et pour une douzaine de jours, afin de réaliser un documentaire pour la Radio Suisse Romande et nous n'avons aucun point de chute. Aucune de mes adresses habituelles n'est disponible pour cette période et mes moyens sont limités quant on sait que trouver un toit au dernier moment est chose peu aisée de nos jours dans la cité des doges. Si vous avez un tuyau, une idée et pourquoi pas, une chambre ou un studio vacants, vous m'en verrez très reconnaissant ! On ne sait jamais...
Venezianamente,
Lorenzo

8 avril 2016

Chroniques vénitiennes



Igitur. Lecture de Mallarmé tellement en adéquation avec les plafonds bas de mon appartement bordelais. Cette transfiguration inconsciente d'une maison vénitienne en dépit du vide fait ces derniers mois, où ne manquent que le terrazzo craquelé sur le sol, les huisseries en bois foncé et le son des cloches qui ne sonnent ici que trop discrètement et peu souvent.

Venise, mon obsession ou simplement le lieu où mon être parvient seulement à se rassembler ? Mon âme s'ouvre et s'épanouit quand résonne un de ces chants, nés de l'énergie spirituelle des hommes, dans un temple antique comme dans les lieux de culte bâtis au Christ. Cela me remplit de joie et fait éclater ma reconnaissance. Mon corps s'épanouit et s'ouvre de la même manière quand le soleil m'éblouit et réchauffe ma peau, quand la mer m'enveloppent mais aussi dans ces grands espaces très purs et très hauts en montagne, vierges de toute création humaine, la neige, l'horizon dégagé,, l'immensité... Mais, c'est seulement dans Venise que je suis. Pathologie inguérissable, folie dont le pathétique n'apparait qu'aux autres, ceux qui pensent (qui savent ?) que voyager, découvrir, rencontrer leurs pairs sont des agissements, des situations, des moyens qui font grandir et enrichissent. Au lieu que, de rester figé sur les mêmes lieux, enfermé dans les mêmes endroits, reproduisant les mêmes gestes, rend fou ou ne génère que de l'incomplétude...


Cela serait vrai partout ailleurs. Pas à Venise. Ailleurs, on tomberait vite dans la monomanie, l'hystérie, l'habitude qui lasse et épuise lorsqu'on est incapable d'en sortir pour refaire jaillir l'étincelle. Dans la cité des doges, un univers s'offre à celui qui se laisse ainsi prendre par des rites, des usages. Et puis l'air, c'est là un des mystères des lieux, transporte les remugles des siècles passés, les passants que l'on croise ont dans leur sang le sang des fondateurs, la langue qu'on entend est la même que de temps de Sanudo, Bembo, Foscari. Le monde change et modifie certains aspects de la ville mais la civilisation demeure. Intacte. Comment vivre cela comme un enfermement ?


Je me souviens de mes longues marches dans la nuit de Venise autrefois. J'avais vingt ans. C'était nouveau ces baladeurs, engins miniatures, lancés par Sony. De petits boitiers métalliques, élégants et discrets dans lesquels on glissait une cassette, autre objet devenu aujourd'hui délicieusement incongru et bizarre. j'écoutais en boucle le Gloria et le Magnificat de Vivaldi dirigé par Riccardo Muti, avec notamment Teresa Berganza(*). Une merveille que je ne me lasse pas d'écouter. Musique revigorante et tellement inspirée. offert par un mien cousin que j'aimais beaucoup et que les vicissitudes de la vie m'ont fait perdre de vue. Daniel a toujours été discret. trop peut-être. Mais, doté d'une sensibilité exquise, il débordait de talents. Je lui dois beaucoup, et ce à plusieurs étapes de ma vie. Ce disque a tellement bouleversé mon paysage intérieur... Mon père écoutait Beethoven et Schubert. Et Mozart aussi. La Flûte enchantée pour sa symbolique résonnait souvent dans notre salon. Les grands opéras italiens aussi. Mais l'arrivée concomitante des Concertos brandebourgeois (un double LP acheté une fortune, que j'offris à mon père pour son anniversaire contre l'avis de mon frère qui pensait que cette musique allemande ne plairait pas à l'oreille paternelle) et de cet enregistrement de Vivaldi changea mon oreille et ma conception de la musique. 

Je tenais là la traduction sonore de mes goûts et de mes attirances. Venise prenait soudain une couleur bien plus nuancée que celle que m'avait donnée jusqu'alors les Quatre saisons enregistrées selon les critères des années d'avant la redécouverte du baroque. Plus j'avançais, lors de mes séjours sur la lagune, dans la découverte de la ville et de ses trésors,d e son architecture, que je pénétrais ses méandres, plus la musique religieuse du prêtre roux avec sa tonalité si particulière, prenait sens. Avec les années, de nouveaux interprètes, des musicologues avertis (et audacieux) redonnèrent à cette écriture sa véritable configuration. Quel compositeur peut illustrer/expliquer mieux que Vivaldi ce qu'est ou a été la Sérénissime ? 

________________

(*) : Paru à l'époque chez EMI, c'est à mon avis, le meilleur enregistrement jamais réalisé de ces deux œuvres majeures du prêtre roux. Niquet dit quelque part qu'au sortir d'un concert de musique spirituelle de Vivaldi, c'est un peu comme avec Boismortier, on en sort, les interprètes comme le public, revigoré, revitalisé...



23 mars 2016

Alde l'humaniste... propos d'un bibliophile à propos d'une exposition

Il y avait dans la bibliothèque de la maison où j'ai grandi, de très vieux livres, de ces ouvrages que les spécialistes baptisent de rares et précieux et qui font les délices des collectionneurs. Le dernier opus des aventures de ce cher Brunetti rappellent qu'ils sont aussi la proie de gens mal intentionnés qui forment depuis longtemps un réseau organisé de voleurs et de receleurs. Bien qu'allégée par les nécessités de la guerre, notre bibliothèque était encore suffisamment fournie pour me donner à l'âge des petits soldats et des Lego, le goût des reliures anciennes, de l'odeur du papier et de la beauté des typographies d'autrefois. j'ai aimé les livres avant que de pouvoir les lire, passant des heures à feuilleter les planches de l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert, celles des œuvres complètes de Molière commandées pour les Fermiers Généraux du temps de Louis XV où me perdant dans les cartes de l'Histoire Universelle dont les cents ou cents-dix volumes occupaient tout un pan de la bibliothèque. Mais les livres que je préférais étaient tout petits. In-16 dit-on quand on est connaisseur. Le plus petit format des feuilles de papier (la feuille entière étant un folio donna le in-folio, puis en dessous l' in-quarto formé d'une feuille pliée en quatre, l'in-octavo - en huit, le plus courant - et le feuillet plié en 16. Ce sont des typographes hollandais qui le rendirent célèbres. Notamment la famille Elzevier dont le nom est devenu synonyme de plein de collections petit formats jusqu'à nos jours. Les Elzevier travaillaient à Amsterdam, Leyde et ailleurs dans les Pays-Bas, ils furent souvent copiés. Leurs ouvrages étaient magnifiques, papier de grande qualité, typographie miniature très claire et toujours parfaitement lisible, des frontispices et des illustrations de qualité. La bibliothèque de l'Honnête Homme. Cela se passait au XVIIe siècle.


Mais il existait avant eux des éditeurs d'une qualité inégalée un siècle plus tôt, dès l'aube de la Renaissance. Alors que les presses allemandes stimulées par Gutenberg et les typographes allemands produisaient déjà de magnifiques ouvrages reprenant des manuscrits de textes de théologie, de philosophie ou de sciences de l'Antiquité, les italiens apportèrent un renouveau incroyable qui permit la diffusion en grand et dans tout l'Occident de la pensée humaniste. A Venise, Aldus Manutius (Aldo Manuzio ou pour franciser son nom, Alde Manuce) édita de merveilleux ouvrages tous estampillés de sa marque de l'ancre au dauphin, "inventée" par le célèbre cardinal Bembo (Tramezzinimag vous en racontera l'histoire, promis). Une armoire de notre bibliothèque en contenait quelques uns, sauvés des ventes à la chaîne auxquelles la famille avait dû se résigner pour survivre quand l'économie s'effondra - du moins pour les gens honnêtes et les patriotes - pendant les années de guerre. Quelques uns avaient encore leur reliure d'origine réalisée par l'éditeur lui-même dans ses ateliers de San Polo. 
Une année - je n'avais pas quinze ans - j'avais amené avec moi lors d'un de nos voyages, un petit livre de la collection aldine relié malheureusement au XIXe comme un de ces affreux missels dont les étals de bouquinistes sont rempli. Mon idée était d'amener le livre jusqu'à la maisons des Manuce et de lui faire respirer l'air de Venise ? quatre cents ans après sa naissance sous les presses du célèbre typographe. L'ouvrage était en latin, avec lequel je me débrouillais fort mal, mais le but était de ramener vers son berceau le petit ouvrage. J'étais un enfant un peu particulier, je le concède. J'emmenais avec moi les romans de Signes de piste, ceux de la Bibliothèque verte, mais je ne partais jamais sans deux petits volumes d'une anthologie poétique du XVIIIe siècle, La Pléiade Françoise, et Les Mille et Une Nuits traduites par Galland, dans une reliure romantique illustrée en cinq petits volumes. 

J'aimais Le voyage déjà, bien plus que la destination et si j'avais pu transporter avec moi comme on le faisait du temps de mes grands-parents des malles de livres et d'objets tous destinés à améliorer le confort du transport et du dépaysement, je l'aurai fait. J'ai d'ailleurs longtemps voyagé avec un coussin de voyage en cuir, des pantoufles pliantes dans un étui de cuir, une timbale télescopique en argent elle aussi dans une boite en cuir et l'horloge-réveil de voyage de mon grand-père qui sonnait comme une pendule de salon... Mieux vaut en rire aujourd'hui. J'étais nourri au grand style des voyageurs d'autrefois, les adeptes du Grand Tour. J'avais appris très tôt - était-ce d'instinct ou suite aux nombreux périples accomplis avec nos parents, lorsque nous étions enfants- que ce qui importe, ce n'est pas la destination, mais le voyage que nous faisons pour y parvenir qui compte. J'oubliais seulement que les moyens des jeunes aristocrates des siècles passés étaient autrement plus confortables que les miens... Bref, je voyageais comme j'aurai aimé le faire un siècle ou deux plus tôt. Avec mes livres, ma fantaisie, mes rêves. Ramener sous le porche de la maison d'Aldo Manuzio un de ses livres me semblait le comble du raffinement et la certitude d'un moment d'émotion. Cinq cents ans après sa naissance, le petit opus allait être Bien entendu, l'ouvrage avait été emprunté sur les rayonnages de la bibliothèque familiale en grand secret et je l'avais vite camouflé dans ma valise. 

Une fois arrivés - nous logions chez de vieilles amies de la famille, deux sœurs restées célibataires  que  nous appelions nos tantes et qui finirent leur vie "en exil" à Trieste - je laissais tout le monde pour m'accomplir ma sainte mission. J'avais rangé l'ouvrage, heureusement de petit format, dans la poche de mon blouson et je partis le plus naturellement possible. Les tantines habitaient le deuxième étage d'un vieux palazzo sur la Fondamenta Malcanton, à Dorsoduro, me faufilant dans le dédale des ruelles qui menaient à l'Accademia, je sautais vite dans le vaporetto jusqu'à San Tomà, la fermata la plus proche du rio Terrà Secondo, à Sant'Agostin à l'angle de la calle del Pistor. Quelques minutes de marche dans le délicieux sestiere de san Polo en contournant les Frari et je me retrouvais face à la casa Manuzio. Au rez-de-chaussée une épicerie occupait ce qui fut certainement l'échoppe du typographe-libraire. Un horloger occupait l'autre magasin qui fut peut-être l'atelier... Combien j'aurais aimé pénétrer dans l'immeuble. Au-dessus de la sonnette une plaque avec une inscription en latin et entre deux fenêtres de l'étage, une autre lapida, plus récente. la description qu'en fait Donna Leon dans les dernières aventures de Brunetti ressemble au souvenir que j'en ai gardé, sauf qu'il n'y avait pas encore la boutique attrape-touristes


J'admirais la façade que je pris en photo sous plusieurs angles avec le petit instamatic que mes parents m'avaient offert. Puis le moment était venu d'accomplir la cérémonie sacrée pour laquelle j'avais laissé la famille sans aucune explication. je savais qu'on pardonnerait ma grossièreté tant mon amour pour la sérénissime qui frisait l'hystérie était notoire ! Je sortis avec précaution le petit livre de mon blouson et j'étais en train de chercher un endroit oe ù le poser pour le prendre en photos quand un vieil homme qui sortait d'une maison voisine  s'arrêta. Il me regardait, se demandant ce que je pouvais bien être en train de faire. Il s'approcha. Il venait de remarquer le maroquin vert entre mes mains et souriant s'adressa à moi dans un français très élégant qui me vexa. On voyait donc que je n'étais pas vénitien ? A l'époque, je parlais peu l'italien mais je le comprenais. "Jeune homme, si vous venez pour une réclamation, le Signor Manuzio a déménagé, voilà quelque temps déjà". Se moquait-il ? 


Il me demanda la permission de prendre le livre. Surpris, je le lui tendis. Il n'avait pas l'air d'un voleur à la tire. L'horloger qui était sur le pas de la porte nous regardait, une dame sortait de l'épicerie. Je n'étais pas seul au cas où l'homme prendrait la fuite avec mon trésor... "Mais en plus, vous n'êtes pas au bon endroit !". Interloqué, je hurlais presque un "pardon ?" qui le fit sursauter. "Mais non voyons, Aldo Manuzio s'est installé chez l'imprimeur Andrea Torresano, son beau-père, à San Paternian au tout début de l'année 1506, avant la parution de cet ouvrage. Il est rare et de belle facture, mais plus tardif que les plus célèbres de ses créations qui sont nées ici ! Je vais vous y conduire." Et le vieil homme m'amena... campo Manin, devant le bâtiment de verre et de béton de la Cassa di Risparmio sur l'emplacement de laquelle trouvait l'église et contre elle, la maison de l'imprimeur où il mourut le 6 février 1515. Il me raconta plusieurs anecdotes passionnantes, réelles ou inventées sur cette famille de typographes, aux pieds  de la statue de Manin et nous sommes repartis, le livre et moi vers la maison...




C'est ainsi que je fis la connaissance d'un érudit, historien et bibliophile qui allait me faire découvrir au fil des ans plein de trésors cachés de la Sérénissime et à qui je dois beaucoup. Nous avons parlé tout le long du chemin et c'est lui, je crois, qui a écrit ou dit lors d'une conférence à l'Ateneo Veneto, que par son art et ses initiatives au service de l'humanisme, Manuzio a fait de Venise un “luogo più simile a un mondo intero che a una città” (un lieu plus semblable à un monde entier qu'à une ville). Il me parla de l'importance qu'eurent les imprimeurs vénitiens jusqu'à la toute fin de la république et dans les années qui suivirent la chute de la République, la liberté que les auteurs, polémistes, philosophes, poètes trouvèrent de tout temps à Venise, en dépit de l'Inquisition. Sans Manuzio, la connaissance et le savoir hérités de l'antiquité n'auraient pu se répandre à la même vitesse. La réalisation des petits formats dont il eut l'idée, le travail de recherche et de collation des textes qu'il fit réaliser par l'Académie Aldine qu'il fonda, et puis l'invention de l'Italique, une des plus belles inventions typographiques (à mon goût), tout concourt à faire de lui le Primus inter Pares du monde des imprimeurs.

21 mars 2016

Une adresse coups de coeur... à Biarritz


Un petit séjour de rupture, juste pour décompresser, par la grâce d'amis attentifs qui m'ont proposé de passer quelques jours dans leur jolie maison de Biarritz ne m'est que bienfait. L'air vif, le ciel pur, la tranquillité de la station balnéaire hors saison, le côté chic discret et bon ton de la ville, l'amabilité des gens, le silence transpercé par le bruit des vagues, par le cri des mouettes, le rire des enfants qui sortent des écoles, les cloches qui appellent les fidèles aux offices de cette fin de Carême. Je n'étais plus venu dans la cité de l'Impératrice depuis plus de quinze ans. Les enfants étaient petits et nous avions nos habitudes sur la Grand-plage ou au Port-Vieux. Nous allions goûter chez Miremont après les longue séances de châteaux de sable et nos baignades. 

Mes journées se déroulent toutes de la même manière : écriture le matin, lecture au soleil sur un banc des colonnades qui encerclent la plage de Port-Vieux, au-dessus du poste des maîtres nageurs, sieste, puis de nouveau travail jusqu'à l'heure du thé. Le bonheur. Il y a quelques jours, revenant de ma séance soleil-lecture, j'avais besoin d'une recharge de stylo. La Librairie-papeterie Victor Hugo, dans l'avenue éponyme, à deux pas des Halles aurait ce qu'il me fallait. Je m'y suis rendu sans imaginer qu'une agréable surprise m'y attendait. 

L'antique boutique venait de faire peau neuve, les jeunes propriétaires, Anne et Thomas viennent de la transformer en une sorte de Concept-store.  Ils débordent d'idée. Aux livres, à la papeterie et à la presse, viennent de s'ajouter depuis une quinzaine de jours un café-salon de-thé sympathique et tranquille - mais pour combien de temps, vu la qualité du lieu, gageons qu'il sera vite très fréquenté - En plus les prix y sont plus qu'avenants, ce qui n'est pas toujours le cas dans cette ville ou tarifs prohibitifs et mauvaise qualité sont hélas très répandus... Leur fournisseurs, le pétulant Café gascon de Pau et un pâtissier des Halles voisines apportent à leur entreprise, des produits de grande qualité. Quand en plus, la gentillesse, le sourire et ce petit je ne sais quoi qui transforme vite les lieux en une sorte d'annexe familiale, vous fait vite vous sentir comme chez des amis. 

J'y retourne assez souvent depuis et à chaque fois, l'accueil est le même : avenant, discret et la passion des propriétaires n'a d'égale que leur enthousiasme. Déjà des lectures et séances de signature se mêlent aux concerts et récitals. Il y en aura pour tous les goûts. J'imagine déjà des goûters-concerts du conservatoire, des récitals de poésie, du slam peut-être. Parfois, le fils des patrons, Lucas, charmant petit bonhomme de cinq ans, bouquine sur le canapé à côté de vous parmi les douces senteurs de café et de financiers bons à vous damner. Lecteurs biarrots ou qui passez par là, n'hésitez-pas une seconde, voilà le must where to be !

Jubilatoire indiscrétion

J'aime le matin quand, avant de sortir de la maison, je soulève par habitude, subrepticement, le rabat en cuivre de notre boîte aux lettres pour regarder, comme en cachette, les gens qui passent dans la rue. Parfois quelqu'un s'arrête pour téléphoner, des amoureux croient s'éloigner pour se glisser de doux mensonges, les enfants de l'école voisine se cachent pour effrayer leurs camarades, les libraires changent l'ordonnancement des livres dans les vitrines... Et moi, derrière ma porte, je jubile de mon indiscrétion : un spectacle sans prétention, des instantanés de vie volés au quotidien des autres. Jubilation en effet tellement il est joyeux de se retrouver à la maison, à Venise, de respirer à pleins poumons ces senteurs si particulières, d'entendre les sons de cette ville unique au monde et, pour un temps, de participer à nouveau au mouvement... Jubilatoire indiscrétion, jubilatoire gourmandise...

Ces lignes ont été écrites il y a plus de dix ans. Nous avions encore la maison de la Toletta avec son jardin sauvage et le cri des enfants qui se confondait au pépiement des moineaux dans le vieil arbre. Les enfants et moi nous y étions heureux, coupés du monde et de la triste réalité dont aucun de nous s'est encore vraiment remis, ce divorce, cette rupture terrible qui cassa mille choses autour de nous et en nous. Cette culpabilité qui ne m'a jamais vraiment quittée de n'avoir pas su endiguer la cague destructrice. Pire encore de ne l'avoir pas vue venir, persuadé que tout allait toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes qui était le nôtre. Du moins celui que je voyais et que mon imagination embellissait par la grâce d'un passé heureux et de pensées innocentes au milieu d'un univers bien plus noir et retors... Culpabilité de n'avoir pu empêcher mes enfants de souffrir et de se construire avec cette faille.
 

La maison de la Toletta ne reçoit plus nos rires et nos enchantements. Les enfants de mes enfants ne joueront jamais dans le jardin, faisant du vieux banc de marbre un étal de marchande, un navire frayant les grandes eaux de l'adriatique à la poursuite des barbares ou le salon de poupées réjouies. Notre vieux chat ne se couchera jamais sous la vieille glycine aux senteurs divines... Mais qu'importe ? Venise demeure et avec elle notre amour pour elle. En dépit de sa misère de plus en plus mal camouflée par de somptueuses guenilles, livrée à de sombres imbéciles dont les courbettes simiesques s'adressent au portefeuille des trop riches voyageurs russes ou chinois, faisant d'elle une putain rassie qu'on admire pourtant mais qu'on laisse crever comme partout ailleurs on laisse périr la culture, la beauté, le savoir au nom des nouveaux dieux, le profit, la célébrité, le toujours-plus. Disneyland n'est pas loin avec toute la pacotille qui dégorge aux étals des boutiques pour les gogos descendus par milliers des gros navires, modernes chevaux de Troie qui ne partiront jamais plus...

© Alessandro Paccagnini
Qu'importe, oui puisque Venise demeure. En vrai pour l'instant. Dans nos cœurs à jamais. Une lectrice récemment s'inquiétait de ma peine. Prendre de l'âge a bien des avantages et beaucoup d'inconvénients. Mon état d'âme ces dernières semaines en est le vivant exemple. Non pas de l'aigreur ni du découragement. Enfin pas seulement. Contre l'aigreur et le découragement, on peut lutter. Non, il s'agit davantage d'un constat inéluctable que chaque jour conforte. Le monde change et si j'ai toujours été de ceux qui s'en réjouissent, aujourd'hui les changements qui s'offrent à notre vue n'ont rien à voir avec un quelconque progrès de l'homme. Partout le bien, le pur, le vrai, le simple recule. L'innocence est suspecte. La simplicité méprisée comme sont méprisés les niais, les faibles, les pauvres, les rejetés et de plus en plus, en dépit des grands discours contre la discrimination et la haine, ces deux pitoyables composantes de l'âme humaine livrée à elle-même puisque parents et éducateurs sont contraints à la démission. La situation de Venise pourra paraître bien secondaire à la vue de tout ce qui se déroule de terrible quasiment sous nos yeux, à chaque instant dans le monde. La plupart fait feinte de n'y attacher aucune importance. Cela reste loin la plupart du temps. Même les massacres de Paris, de Bruxelles, de Tunis ou d'Istanbul ne sont que des images qui ne nous touchent que vaguement. De partout on s'attaque à l'Homme, aux valeurs les plus fondamentales, à ce qui depuis des milliers d'années a fait l'humanité. Comme le souligne Jean-Claude Guillebaud dans son roboratif opus, Je n'ai plus peur  :
"...La plus grave de toutes les violences est morale. Elle procède du dédain [...] et même du mépris qu'affichent aujourd'hui les riches  ou les « hyperriches » à l'endroit des pauvres. Tolérée par l'esprit du temps, rarement critiquée par les médias, elle a engendré ce qu'il est juste d'appeler un racisme social. Omniprésent, il est la marque d'une régression culturelle, éthique, civilisationnelle.
Ce racisme social est fait de désintérêt, de désengagement, d'indifférence molle. Aujourd'hui, les classes populaires – celles des pauvres- ne se sentent pas seulement pénalisées, elles ont surtout le sentiment d'avoir été abandonnées, voire trahies, par la culture dominante, évacuées du paysage. Cette relégation paraît plus blessante encore que l'inégalité proprement dite. L'une des grandes faillites de l'époque aura été de céder insensiblement à la cupidité décomplexée, de déculpabiliser les riches alors même qu'on prétendait ne déculpabiliser « que » l'argent [...] La condescendance distraite qu'on affiche à l'endroit des pauvres devient aujourd'hui abjecte. Transmise d'une génération à l'autre, elle participe de la décivilisation."
Comme Guillebaud "la même bouffée d'émotion – et d'espérance – me submerge" lorsque je retrouve ces lignes de Bernanos, parlant de son enfance. 
"En ce temps-là, écrit-il, je devais parler aux mendiants la casquette à la main."
Ce respect instillé en moi par ma grand-mère et renforcée par les leçons de moral quotidiennes à l'école, qui le transmet encore aujourd'hui ? Quel rapport me demanderons certains, entre le dégoût que je ressens pour le mépris à l'égard des plus démunis, pour cette gabegie planétaire, ce productivisme assassin, cette folie qui s'est emparée de l'humanité et Venise ? Tout, ai-je envie de crier. 

Je l'ai souvent exprimé, mais je suis convaincu que Venise, depuis toujours, est un exemple, un modèle, une leçon pour la planète entière. Sa naissance, la volonté de ses fondateurs d'utiliser en la défendant la nature des lieux, leur acharnement pendant des siècles à développer un mode de vie compatible avec l'environnement, bâtissant un système social, commercial, philosophique et moral qui a fait de la Sérénissime bien plus qu'un modèle d'inspiration. Ce n'est pas pour rien que Buonaparte et les sbires du régime corrompu qui succéda à Robespierre ont voulu sa ruine. On n'était pas malheureux d'être pauvre à Venise. Nul laissé pour compte, partout une organisation pour venir en aide, soigner, éduquer, former, nourrir. Un état de près de 4.000.000 d'habitants dont presque 150.000 à Venise même, une armée de 30.000 hommes, de nombreux navires, des traités comemrciaux avec toute la Méditerranée. On ne vivait pas mal sur son territoire. Si peu à peu l'aristocratie oublieuse de ses origines verrouilla le pouvoir pour s'en assurer ad vitam les prébendes, le peuple avait toujours été à l'origine des progrès et des changements, finissant toujours par triompher de ceux qui, en faisant passer leur intérêt personnel avant l'intérêt commun, risquaient de la ruiner ou de l'asservir. La République de San Marco s'était bâtie sur la pensée des philosophes grecques et la renaissance eut raison de la percevoir comme la Nouvelle Athènes.

Elle a encore bien des leçons à donner. Est-ce un hasard si la Commission de Venise, l'un des organismes internationaux permanents les plus efficaces et fondamentaux de la planète, a son siège à Venise ? Est-ce un hasard si Le Corbusier, l'un des architectes les plus visionnaires et les plus honnêtes de son temps ait clamé partout que Venise était "l'idéal urbain par excellence" et que son mode de fonctionnement partagé inspira bon nombre de projets urbains contemporains ?

Alors oui qu'importe après tout les 27 millions de touristes qui l'envahissent chaque année, la souillent de déchets et de regards souvent vulgaires. Le plaisir qu'ils en retirent aura forcément un retentissement quand le temps sera venu de réagir pour la défendre, la sauver, la perpétuer. Quelle leçon pour les barbares qui croient pouvoir s'emparer de l'univers entier et détestent le patrimoine, richesse commune à tous, de voir cet attrait jamais diminué pour cette capitale de l'Esthétique et de la beauté, devenue aussi celle de l'amour – du beau et de l'amour tout court - et de la recherche environnementale. Heureux mélanges...

Voilà pourquoi, comme je l'expliquais à quelques interlocuteurs qui l'autre soir m'interrogeaient courtoisement sur l'avenir de la Sérénissime comme on s'adresse à un devin, je leur expliquais qu'évoquer la cité des doges et ses problématiques (pardon pour le jargon, mais soyons modernes que diable !)  me faisait entendre les merveilleux prélude et fugue N°6  en mineur BWV 851 de Johan Sebastian Bach plutôt que l'adagio, triste et poignant, de la sonate pour violon N°3 BWV 1005... 

"L'avenir, l'avenir / Ouvre ses jambes bleues/ Faudra-t-il en mourir ? / Ou bien n'est-ce qu'un jeu "

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