16 novembre 2014

Les dimanches que j'aime. Chronique gourmande

..Combien j'aime depuis toujours ces dimanches de milieu d'automne. Quand le ciel se fait gris pour mieux nous faire apprécier le retour du soleil qui ne reste jamais bien longtemps, que les averses succèdent aux bourrasques et que le vent se met à souffler sous les portes et derrière les fenêtres closes, cette douce sensation de paix qui règne dans la maison me ramène à de lointain s souvenirs d'enfance. l'image paisible de ma mère en train de broder, le battement régulier de la pendule du salon, le plancher ciré le parfum des fleurs fraîches sur le piano et cette lumière tellement basse que dès l'après-déjeuner il fallait parfois allumer les lampes... Temps heureux de recouvrance, où les tensions de la semaine se perdent dans les nuages  gonflés de pluie. Le feu dans l'âtre et le bois qui crépite, l'heure qui sonne et parfois les notes d'une pièce de Bach que quelqu'un joue quelque part au violoncelle... L'impression que tout se fige dans une joie tranquille. C'est dans ce moments-là que j'ai l'impression, depuis toujours, d'être vraiment avec moi-même. 

..C'est aussi dans ces moments-là que j'ai le plus envie de cuisiner. Envie d'un risotto. Ce sera du Risotto mantecato al Barolo, un classique de la cuisine piémontaise qui faisait les délices des soupers de la cour de Turin avant l'Unité. On raconte chez moi que les vénitiens aimaient en servir après le bal, la nuit, lorsque l'occupant français puis autrichien participait aux festivités. Personne en dehors des italiens savaient combien ce plat servi dans les palais vénitiens était un symbole. De Turin et de la maison Royale de Savoie l'idée de l'Unification de l'Italie sous l'égide du roi de Piémont-Sardaigne faisait son chemin. Une magnifique volaille élevée comme autrefois, sans antibiotiques ni farines permettra la réalisation d'un pollo alla Marengo, selon la recette authentique. A défaut de ces jolies et délicates écrevisses de rivière dont l'imposteur corse a dû se régaler, ce seront de jolies écrevisses trouvées hier matin au marché. 

..Belle aventure que la recette de ce poulet sauté. On raconte un peu tout et n'importe quoi. toujours est-il que c'est aujourd'hui une des recettes nationales du Piémont et ce depuis la bataille de Marengo, en 1800. Buonaparte n'était pas encore l'usurpateur qui allait se faire roi quelques quatre années plus tard. vainqueur d'une rude bataille, le général avait faim et on dit qu'il n'y avait rien dans les cambuses de son armée. Les autrichiens avaient fait un sort aux charrois transportant l'intendance. Il n'y avait que du vin et encore, peu de choix s'offrait aux officiers de bouche : un blanc du pays et du Madère. C'est ce dernier qui fut choisi par l'aubergiste qui avait été réquisitionné. son nom n'a pas été transmis à la postérité. On sait en revanche que le cuisinier du futur empereur s'est vite attribué la paternité du plat que son maître avait littéralement adoré. C'est du moins ce que dit la légende.

..A nos fourneaux ! Tandis que la bouilloire frémit pour le thé, que le chat lové sur un plaid dans le plus confortable des fauteuils du salon et que dehors un soleil timide tente de faire oublier la grisaille du jour, me voilà en cuisine.


..Les ingrédients pour le risotto (pour 6 personnes) : 500g de riz Carnaroli ou Arborio Superfino, un gros oignon rouge, 50 g de moelle de bœuf très fraîche, un demi litre de bouillon de bœuf, trois verres de Barolo, 100 g de parmesan fraîchement râpé, 50 g de beurre, huile d'olive, 2 feuilles de laurier, deux de sauge, curcuma, sel et poivre.
..Au travail ! : Couper l'oignon très finement et le faire blondir à feu doux dans une poêle avec de l'huile et une noix de beurre et les feuilles de laurier. Quand les oignons sont fondus et blonds, ajouter les feuille de sauge, une pincée de curcuma frais, et un verre de vin. laisser absorber la préparation à feu très doux. il faut prendre le temps avec le risotto. 
..Quand le vin est absorbé, ajouter en une fois la moelle et bien mélanger avec une fourchette pour que la moelle ne cuise pas en un seul morceau mais se mélange bien aux oignons. ..Laisser fondre doucement en remuant délicatement de temps à autre. 
Quand le liquide est absorbé, augmenter le feu  et ajouter le riz. Secouer la poêle et veiller à ce que le riz prenne de la couleur sans qu'aucun ingrédient n'attache. Quand le riz est coloré ajouter les deux verres de vin qui restent et laisser le riz l'absorber à feu vif. l'odeur est délicieuse. C'est ce que vous sentez qui doit vous conduire dans cette préparation. Verser ensuite, louche après louche, le bouillon préalablement réchauffé, et laisser cuire le riz.
..Au dernier moment, quand le riz a bien absorbé le bouillon, il faut mélanger avec le beurre et le parmesan. C'est cette opération du mantecato qui fait la réussite de votre risotto. Surtout ne pas utiliser de louche ou de cuillère en métal, même le plus précieux. Pour mantecare, il faut du bois et uniquement du bois. verser dans la préparation fumante le reste du beurre et le parmesan. Il faut tourner et tourner d'un geste vif sans forcer pour ne pas écraser le riz. beurre et parmesan vont donner la consistance crémeuse qui fait les risotti réussis et les convives épanouis.
..Laisser reposer un court moment. Le parfum qui émane du plat doit être doux et agréable. Ajouter une bonne rasade de poivre noir frais moulu. Selon ce procédé, le risotto devrait être crémeux et presque liquide, les grains de riz bien al dente. Rien à voir avec ces ersatz servis trop souvent dans les restaurants et qui ressemblent davantage aux pâtés que font les enfants quand ils jouent dans le sable et le riz presque en purée. Tout le secret est dans la manière de mélanger beurre et parmesan.


..Mais nous parlions aussi du poulet Marengo. Pour préparer ce régal, plat national du Piémont, que l'on mange aussi avec bonheur à Venise, du moins chez nous, (sans les écrevisses de rivière), il faut les ingrédients suivants (pour six heureux convives) : Un beau poulet de 1 kg au moins coupé en morceaux, 400 g. tomates fraîches (ou, en hiver, des tomates en bocaux), de la farine, une belle gousse d'ail, 200 g de champignons frais, 12 écrevisses (de rivière si possible), deux bons verres de madère ou à défaut de bon vin blanc, le jus d'un citron, du persil, de la sauge et du basilic frais, du romarin, du sel et du poivre, un morceau de sucre roux, 6 œufs frais, six tranches de pain grillé, du bouillon de poule.
.. Rouler les morceaux de poulet dans la farine. Faire chauffer l'huile d'olive dans une grande poêle, ajouter la gousse d'ail taillée en deux. pendant ce temps couper les tomates en dés après les avoir pelées et épépinées.
..Quand le poulet est joliment doré, enlever et mettre de côté l'huile de cuisson et l'ail pour éviter que ce dernier ne brûle et ne communique ce terrible goût d'amertume qu'il est pratiquement impossible d'ôter à une sauce. Mouiller le poulet avec le vin et ajouter les tomates. Couvrir et laisser cuire à feu modéré pendant 10 minutes.
..Nettoyer les champignons et les tailler en lamelles. Les ajouter aux champignons et laisser cuire le tout pendant 15 minutes.
..Dans une casserole, faire bouillir le deuxième verre de vin avec une pincée de sel et y verser les écrevisses. Laisser cuire 5 minutes. Égoutter ensuite les écrevisses et les tenir au chaud.
..En même temps,  faire rôtir  les tartines de pain de campagne  et dans une autre poêle, faire frire les œufs dans l'huile de cuisson du poulet en prenant soin de maintenir les jaunes bien au milieu du blanc. j'utilise des cercles conçus à cet effet.
..Vérifier la cuisson du poulet en remuant pour s'assurer que le fonds n'accroche pas. Ajouter le jus du citron, le persil et la sauge finement hachées, mélanger avec précaution. Poivrer et saler.
..Sur le plat de service, ou dans chaque assiette (préalablement chauffés), disposer une tranche de pain, dresser dessus l'oeuf frit, ajouter un morceau de poulet dans sa sauce et une écrevisse. Garnir de basilic et d'un brin de romarin. Servir sans attendre.
..Je sers ce plat indifféremment avec de la purée de pomme de terre, avec des épinards à la crème ou avec du riz blanc. Parfois, une saupoudrée de parmesan râpé pour les inconditionnels du fromage. Quant aux reste, je les mets à gratiner avec de l'emmental et du parmesan râpés pour un dîner du soir sans façon. Essayez, c'est un plat vraiment délicieux. Buonaparte n'avait donc pas que des défauts puisqu'il savait apprécier les bonnes choses...

2 novembre 2014

Annie Ernaux et Venise

L'écrivain Annie Ernaux aime Venise. Elle s'y est souvent rendue et en parle dans son journal. Ce sont des extraits de celui-ci que Tramezzinimag a la bonheur - et l'honneur - de publier. cette grande dame de la littérature contemporaine a pris la mesure de la Sérénissime, le rapport qu'elle entretient avec elle est de l'ordre du biologique autant que du sentimental. en cela, elle se rapproche des sensations que François Mitterrand grand amoureux de Venise ressentait et qu'il communiquait parfois à ceux qui avaient le bonheur de lui parler sur place. Un ressenti intime et totalement lié à la vie et au quotidien intérieur de l'auteur des Armoires vides.

Nous avons respecté l'orthographe des noms de lieux tels qu'écrits par l'auteur.

..Lundi 22 septembre 
..Venise encore. Démêlés hôtel, bref, plus cher que prévu, chambre laide, mais la vue sur le canal de la Giudecca, les cloches qui viennent de toutes les églises. je me penche et bien que je sois passée aujourd'hui près de la petite place d'il y a 23 ans sans aucune émotion, je me "revois", les soirées de 63, en robe bleue, avec Philippe, je "me regarde passer", car si peu de choses est changé. Il n'y a plus de balancelles, juste des tables et des chaises, le reste immuable.
..[...]
..Visite de l'église des Scalzi, assez hideuse. Je mets un cierge pour David, en appuyant sur un bouton, drôle d'effet (Et il a eu son permis, le code !), puis santa Lucia, avec la momie de la sainte, conservée à Syracuse, ridée, crispée. Exposition Chagall, retour à la ferrovia en passant par des Campi où je n'étais jamais allée, comme le campo San Giacomo dell'Orio. Le midi je suis restée une heure au café de la "petite place", puis l'exposition Guggenheim, encore une fois, mais moins de monde qu'il y a trois ans, l'exposition futuriste du palais Grassi. je reviens avec un catalogue lourd pour P. Je me trompe pour San Marco et reviens finalement à l'hôtel, morte de fatigue, maudissant P. qui en plus ne sera pas content d'avoir le catalogue en italien.

..Mardi 23
..Douleur inquiétante au ventre qui m'obsède. J'ai l'âge des cancers, tumeurs et autres. Le matin, longé les Zattere, vu une nouvelle fois l'église des Gesuiti, puis le rio dei Carmini. Petite église de San Sebastiano avec le tombeau de Véronèse, indiqué par un vieux monsieur. Odeur de vase, dégoût, et puis du piano venant d'une fenêtre. Heureuse d'être là, sentiment très fort d'existence présente et passée. Je suis venue là il y a longtemps et toutes ces rues ressemblent à mon enfance, ont quelque chose de mon enfance. Visite de l'église des Carmini, la Scuola, avec un Tiepolo au plafond de la Vierge. Les Frari, immense, moins surprenante, moins austère que San Polo e Giovanni. mais le rouge de l'Assomption du Titien, au fond. Je m'arrête sur le campo San Polo avant d'arriver à l'exposition Klee, acte de pure reconnaissance, beaucoup de dessins (est-ce qu'un écrivain donne ses brouillons ?) Un seul très beau, l'esprit du guerrier, vision affolée. Enfin je prends le vaporetto jusqu'au Florian. Les cloches ont sonné deux heures, c'était la paix et l'harmonie du monde. Mais je ne sais pas ce qui se passe à Paris.
..Après-midi. Biennale. "L'art et la science", en fait je n'aime que l'art et l'alchimie, donc le surréalisme, y aurait-il autre chose à voir ? Deux objets d'Elsa Breton, un objet et un dessin de Breton, Sima, Brauner, Gustave Moreau, Arcimboldo, Tanguy, Arp, Chirico, un tableau avec deux artichauts, son Appolinaire, des oiseaux fondus très beaux de Max Ernst, un Magritte, l'esprit comique : un homme en dentelle, plein de trous sur le ciel, des machines, etc.
..Deux ou trois souvenirs précis : un Lebel, français contemporain, peintre érotique, un Delvaux, dans lequel j'éprouve du plaisir à voir tous les détails(le plaisir de la découverte du détail) : il y a une route et un arc de triomphe, une ombre d'on ne saura jamais qui, une femme de face, une autre de dos, deux autres sur un lit. De détailler un tableau, faire cet effort, est se souvenir. Enfin, un anglais, Antony ? qui peint une femme et, à la place du sexe, un homme minuscule.
..Ensuite, le pavillon de la Biennale. Le manque absolu d'humanité saute aux yeux. Homme évacué, devenu matières, lignes = Le Clézio. Les premiers pavillons que j'ai vu, désolants, la Belgique, la Hollande, l'Espagne, genre blockhaus. D'où l'esprit terroriste de cet art. Puis la Yougoslavie, la France, représentée insolemment par Daniel Buren.
..Repas sinistre, que des Américains ce soir, et vieux pour la plupart. Deux américains extraordinaires. L'une d'entre elles, blonde, raide réussit à garder son rouge à lèvres jusqu'à la fin du repas. On apporte de la soupe au lieu de pâtes à un couple, elles se retournent toutes deux en même temps. je suis à une table seule, face à tout le monde et je pense : me voilà comme à Rome en 63, et je suis redevenue ce que j'ai toujours été, seule et aventurière. Ce soir, m'ennuyant, j'ai fixé l'homme d'un couple, qui m'a regardée tout le long du repas. Aujourd'hui, arrivant face à moi, il rougit. Mais je suis peut-être très malade (mon ventre).

..Mercredi 24
..C'est l'automne, mais pas ici, bien qu'il fasse un peu moins chaud. ce matin, San Giovanni en Bragora, un beau baptême du Christ, puis la très belle Scuola di san Girogio di schiavoni avec des Carpaccio. Plus loin la pinacothèque des Querini. Il y a des Longhi, une étrange exposition du "Lion et des Animaux" aux Vénitiens, les Sept Sacrements. surtout un certain Liberi peint L'Homme cassé par les passions, l'homme terrassé par les vices : une femme qui écrase du jus de raison sur les pieds, un nain lui appuie sur le sexe, il a des cartes, une femme nue lui pose le pied sur le corps, je crois. Alcoolisme, jeu, sexe. Mais pas du tout l'effet recherhé, très beau au contraire. aussi une bacchanale de Frangipani, où les hommes ont des dents petites et pointue, la langue légèrement sortie.
..San Paolo et Giovanni, mais avant, je m'arrête sur le campo triste, celui de San Lorenzo. Pour arriver au palais Querini, une rue, la plus étroite jamais empruntée. je touche les deux murs en écartant les coudes, la calle Querini.
..Le cimetière de San Michele. Impression oppressante d'une ville de gens qui se taisent, envie de fuir. Pas du tout comme au Père Lachaise. Ici, les tombes sont serrées, nombreux murs, vague peur d'être agressée. Comme sont rassurants les cimetières de campagne. Ici plus qu'ailleurs, la richesse des tombeaux est dérisoire. Phrase de don Juan devant le tombeau du Commandeur.
..Après-midi. je suis retournée à San Giorgio, au sommet du campanile. Vu une exposition, Bernardo Belloto, siècle bourgeois, vues de Dresde. Toujours des maisons, des places avec des groupes, un carrosse. Plaisir du détail, là encore, de même qu'on détaille la réalité, c'est ça le plaisir de ces tableaux minutieux. une scène avec une barque, une femme étend du linge entre la barque et la terre, linge encore accroché entre le piquet et l'accrochage au sol. Très réaliste. Église du Redentore. Retour près de la Salute, dans un palais avec des primitifs superbes. Un Piero della Francesca (Madone), un Boticelli, avec trois femmes comme dans un groupe du Printemps. Place saint-Marc, au Quadri (je préfère le Florian). Assez froid. Musique. Curieuse impression d'être plus jeune qu'en 82-83. Succès toujours intact. cet italien de l'exposition, quel âge ? La trentaine ?

..jeudi 25
..Il pleuvait. Suite d'erreurs de vaporetto. Enfin la Cà d'Oro, de très beaux primitifs. une vierge étonnante de Grivelli : elle est grimaçante, regarde de côté un saint Chrysostome flétri, immonde, au lieu de regarder son fils comme d'habitude. Un beau Sébastien de Mantegna. Une école de Dürer où la vierge est jeune et le Christ âgé, maigre. Retour par Saint Jean Chrysostome, San Giuliano près de san Marco : une belle Pietà  de marbre. Je déjeune dans une trattoria un peu touristique mais bonne. étonnée d'être si à l'aise seule. trois françaises à table à côté, la plus jeune (20 ans ?) me regarde, mais oui, on peut vivre seule et heureuse.
..Après-midi. Encore cette fois, impossible d'aller à San Lazzaro : j'ai laissé passer l'heure... J'ai vu le Ghetto, saint Alvise, fermée, la belle Madonna dell'Orto, avec une curieuse Présentation de Marie au Temple du Tintoret et une Vierge à l'enfant de Bellini. Ensuite, retour dans des lieux étrangement silencieux. -  le ponte di Mori avec une statue à l'angle d'une maison et là, au campo Marzial, le silence absolu me saisit.
..Les Gesuiti, l'église la plus terrible de Venise. il n'y avait personne, sauf un vieux, sacristain ou autre. Ce marbre, gris-bleu plutôt que vert, ces torsades de chaînes, ces anges de pierre, tout est terrifiant et grandiose. Mon souvenir le plus marquant d'église pour cette fois (je ne me rappelais pas cette impression il y a trois ans). Retour par les Fondamenta Nuove, le Rio dei Mendicati, église lointaine de Santa Francesca della Vigna où des vieilles disaient tout haut le salut, pour ne pas mourir. Vraiment crevée pour la première fois, je suis revenue par vaporetto jusqu'à la Salute. Sur la "petite place", un marsala. Il est sept heures, le soleil est couché, cris italiens, odeurs, enfants qui jouent. En face, l'hôtel fermé, cette porte close, 90A, la fontaine, les arcades Plus tard, je longe les Zattere, déserts, le soir tombe, on ne peut pas décrire cela, la Giudecca sombre, les lumières, l'eau, les flaques sur le sol, toujours, les murs austères des Zattere, au fond, la mer. J'ai marché là, il y a 23 ans, avec la plus grande sensation de bonheur unique. Je marche aujourd'hui et rien n'est perdu. Je n'ai pas eu moins que ce que je désirais et je suis toujours moi.  
..Lu quelque part, dans un blog littéraire, ces lignes très intéressantes  sur l'auteur : "Y a-t-il de l’écriture intime pour un écrivain ? " C'est une question Annie Ernaux ne raconte ni ne développe jamais, elle ne met pas en forme : elle procède par notations brèves, avec beaucoup d’infinitifs, de phrases sans verbe, d’abréviations, d’initiales, "etc.". Elle, elle sait à quoi font référence ces signes sibyllins. Quand elle écrit : "L’Italie 63 est revenue, peut-être en pire », ou : "Je le voyais, le sentais différemment des autres fois, éprouvant pour lui une tendresse détachée (le piège pour moi, cf. Philippe autrefois)", elle sait ce qui a eu lieu en 1963 en Italie, et elle sait aussi qui est Philippe, et ce qui s’est passé avec lui autrefois. Le lecteur, non. D’où un sentiment d’exclusion, de frustration. Ce journal est la béquille d’une mémoire singulière. Annie Ernaux le reconnaît implicitement, dans l’entretien à Regards : "Je n’ai pas écrit pour le dire à quelqu’un. J’ai écrit pour le bonheur de me souvenir. Moi, je voyais l’image." Le lecteur, en revanche, ne la voit pas...

18 octobre 2014

Venise est un état d'esprit


;;"Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là-bas devant nous, n'y sont que parce qu'elles éveillent un écho dans notre corps, qu'il leur fait accueil." Merleau-Ponty, quand il écrit ces mots était peut-être assis à une table du Harry's Dolce... A-t-il seulement été à Venise ? S'est-il laissé prendre par la lumière, les couleurs, l'atmosphère de la Sérénissime ? On le saurait. Et puis, le petit frère du Harry's Bar ne s'est installé sur les rives de la Giudecca que dans les années 80. Cependant tous ceux qui connaissent ce sympathique établissement sauront de quoi je parle... Mais revenons à notre philosophe. Lorsqu'il écrit L'Oeil et l'esprit, il est installé dans une maison de Provence, sous le même ciel que Cézanne des années plus tôt. Le philosophe écrit sa pensée comme un poète crée son univers, dans un jaillissement d'images et de sensations. 

..Mon obsession de Venise, de sa qualité, de sa lumière et de son atmosphère voudrait apprendre qu'il y passa et que cette rencontre fut un choc, constitutif d'un des pans de sa pensée esthétique. J'ai découvert son livre dans la bibliothèque paternelle alors que je n'avais encore aucune idée de cet envoûtement qui me prendrait tout entier et ad vitam, faisant de moi des années plus tard, un inadapté absolu à d'autres mondes que celui des bords de la lagune. Paru à la NRF chez Gallimard en 1964, mon exemplaire est bien défraîchi aujourd'hui. Il comporte six planches dont ce tableau de Nicolas de Staël qui m'a fait longtemps rêver, enfant. Un coin d'atelier -Bien plus tard, quand j'ai eu l'occasion de découvrir le musée Picasso à Antibes, ce fut une grande émotion que de découvrir l'atelier de Staël, avec les objets qui servirent de modèles pour le tableau...

;;En relisant l'essai du philosophe cet été, parce que la lecture du Dictionnaire des couleurs de Venise d'Alain Buisine, m'avait donné envie d'aller plus avant dans ma réflexion sur les approches esthétiques dans les études et les recherches sur ce qui a fait de Venise ce qu'elle fut et demeure encore pour une large part. Le "mystère vénitien" comme l'a écrit Ferdinand Bac au début du XXéme siècle. Mais est-ce un mystère que toute cette beauté inventée, magnifiée, préservée et qu'on tente aujourd'hui, presque désespérément à restaurer ? N'est-ce pas plutôt un cadeau du ciel, une aubaine pour les pauvres larves informes que nous sommes face à la grandeur et à la magnificence de la Création ? Souvenez-vous Marcel Proust qui retrouve toute la Sérénissime dans le somptueux manteau de Fortuny que porte sa compagne qui lui "semblait comme l'ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d'ornementation arabe comme Venise, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la morte t la vie ; ces ornements se répétaient dans le miroitement de l'étoffe, d'un bleu profond qui au fur et à mesure que mon regard s'y avançait se changeait en or malléable, par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s'avance, changent en métal flamboyant l'azur du Grand Canal." (in-La Prisonnière).
 
..Comme Proust qui sut mieux que quiconque traduire cela, notre rencontre intime, personnelle, avec la beauté - le beau devrait-on dire - revient à faire l’expérience d’une présence au monde que les belles pages de Merleau-Ponty aident à éclairer. Cette présence, nous devons la vivre comme un don.


..En Provence comme sur les bords de l'Adriatique, la lumière, les couleurs, font vivre les âmes sensibles et les esprits à l'affût de la même manière. Tous n'y font pas attention car ceux-là ne les accueillent pas spontanément. La faute à leur vie difficile, à des situations sociales prégnantes ? A un défaut dans leur éducation ? A un manque de sensibilité, de disponibilité ? A tous ces indifférents il faudrait un séjour sur prescription médicale à Venise. Pour faire accueil ensuite à tout ce que la nature et la main de l'homme - quand elle se veut respectueuse de la nature justement - peut apporter qui fasse écho dans notre corps. Je suis convaincu qu'ils en ressortiraient tous pleinement paisibles, sinon vraiment heureux. Le monde s'en porterait bien mieux... 


..C'est de divagations en farfouillages que j'ai retrouvé ce petit texte de Philippe Jaccottet, l'un des plus grands poètes contemporains, intitulé "Promenade à Venise" et daté de décembre 1976 (paru dans La semaison, ses Carnets de1954-1979. C'est dans ces carnets que le poète vaudois parle de ce don qui nous est fait un jour de la beauté. Un texte du livre me permet de faire le lien entre mes pensées un peu désordonnées et Venise :
Rêve. Nous sommes retournés à Venise, A.-M. et moi. Je nous revois d’abord dans une immense et haute salle, proche de la mer, où passe beaucoup de monde, une sorte de halle aux voûtes peintes; et dans le rêve même, je me souviens avoir déjà rêvé de Venise ainsi, avec des bateaux visibles dehors dans la lumière, à travers de larges ouvertures (des portiques comme chez Claude Lorrain) ; il me semble que je trouve cela à la fois admirable et assez différent de la Venise réelle. Mais bientôt, c’est aux peintures dont sont couverts les murs et les plafonds de cette halle que je reviens, sachant que ce sont bien les fameux Tintoret, à propos desquels je note deux choses : l’éclat excessif de la restauration dans l’un d’eux et, dans l’ensemble, la fréquence des lances et des épées qui organisent la composition (comme chez Uccello plus que chez le vrai Tintoret).
Ensuite, nous marchons au bord d’un canal. Et c’est là, peut-être, que nous apercevons le premier grand oiseau noir posé sur un poteau plongé dans l’eau, pareil à ces cormorans en qui j’ai vu naguère des oiseaux funèbres, à cause de leur couleur, de leur nom (qui sonne comme corps mourants) et de ma mère malade. Le rêve a tourné aussitôt au cauchemar. Je nous ai retrouvés dans une église, immense elle aussi, surtout très haute, mais fermée, et dont le sol s’était effondré, ou avait été fouillé; et les énormes piliers, dont quelques-uns portaient des peintures à dominante jaune, solaire, de style primitif, montaient de ces espèces de caves ou de fondrières. Là-dedans s’est mis à voler, menaçant, prêt à fondre sur nous, l’un de ces oiseaux. Ensuite, on ne pouvait plus aller où que ce soit sans en rencontrer. Sur un quai où passaient des mères avec leurs enfants, tout à coup, on a cru en distinguer un qui marchait au milieu d’autres, inoffensifs mais assez gros, du genre dindon ou paon, et la panique s’est emparée des promeneuses. Il a fallu embarquer dans le premier bateau venu pour fuir cette ville. (Ces oiseaux, dans le rêve, il me semble que je les nommais vraiment des harpies, et les jugeais tels.)
La fin de ce cauchemar, ou une scène d’un autre rêve de la même nuit, se déroule sur un versant de colline ensoleillé, portant au-dessous d’une forêt un champ de hautes plantes pareilles à du maïs. On pourrait se croire à la montagne, dans la belle lumière d’été. Or, un moissonneur est en train de moissonner ce champ, à la faux, si je vois bien; quoi qu’il en soit, les hautes plantes sont coupées; et à ce moment-là, je décolle de la pente, ainsi qu’un planeur, je suis changé en oiseau, je vole, je triomphe des harpies – et je sais (ou, l’on m’apprend) que c’est parce que l’on a coupé les plantes du champ vert que le miracle a été possible.
;;Qu'on l'aime ou qu'on la haïsse, Venise ne laissant jamais personne indifférent. Ne peut-on pas alors la ranger dans la catégorie onirique des état-d'esprits, comme une formule ou un axiome ? Et si par malheur, un jour prochain elle venait à sombrer corps et bien dans les eaux détruites de l'Adriatique, cette ultime Merveille du monde garderait pour les hommes qui auront eu la chance de la connaître, de s'y perdre et d'en respirer l'atmosphère unique, sa place aussi forte et présente que si les eaux ne l'avaient pas engloutie.


.;Comme Alain Buisine, et bien d'autres sûrement, je ne quitte jamais Venise sans monter une dernière fois au campanile de San Giorgio. C'est là que se déploient le mieux et dans toute leur majesté, les splendeurs de la Sérénissime. Puis, avant de monter dans le train de nuit qui attend sur le quai de Santa Lucia, j'aime à fumer ma pipe tout en haut du ponte dei Scalzi. L'atmosphère est un peu la même qu'en haut du campanile, les senteurs marines en plus qui se mêlent aux effluves de mon tabac. Et quelle vue, quelle animation. "Un Pollock vivant, à chaque instant effacé et recommencé. Modernité picturale de Venise, qui, plus que notre passé, est notre présent et notre avenir"(in-Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise)...

8 octobre 2014

Exclusif : Le mariage Clooney vu par Tiepolo

Finalement, comme l'a très bien ressenti le maître Tiepolo, ces noces n'étaient rien d'autres qu'une luxueuse bouffonnerie. Rien de nouveau sous le soleil. et comme du temps de la Sérénissime, peuples et grands sont une même entité dont on a peine à décider qui est le plus ridicule, celui qui se fait admirer ou celui qui admire ?

L'arrivée de la mariée

La procession royale du roi Georges Clooney dans Venise. Des centaines de policiers et de carabiniers mobilisés pour sa protection, le grand canal interdit à la circulation...

Le festin des noces.


La fête bat son plein pour les happy few.

Morts de honte et de désespoir, ceux qui n'étaient pas invités au dîner à 600 euros par couvert...

Après les festivités de la noce, le jeune couple prend congé de ses hôtes et quitte la romantique cité de l'amour...

Encore et toujours le livre en souffrance à Venise


..Quelques jours avant la triste affaire de l'amende réclamée à Franco Libri (que Tramezzinimag soutiendra jusqu'à la reconnaissance par la commune de l'inanité et le grotesque de la situation : cf notre billet du 6/10/2014), une autre triste histoire. Celle de la bibliothèque de l'Accademia di Belle Arti. En dépit des récentes rénovations entreprises dans les bâtiments de l'ancien Ospedale degli Incurabili, sur le Zattere, les fortes pluies de ces derniers jours se sont infiltrées par litres à travers les toitures, endommageant cinq mille volumes. 

..Une véritable catastrophe passée presque inaperçue survenue le 18 septembre dernier. Manquant de moyens et devant l'urgence, les ouvrages malmenés par la pluie ont été mis à sécher au soleil à l'extérieur dans le magnifique cloître de l'ancien hôpital du XVIe siècle restauré récemment. Posés sur des tables et des bancs, c'est environ 250.000 euros d'ouvrages qui ont ainsi été exposés aux rayons du soleil. celui-ci a fait de son mieux pour contribuer à leur sauvegarde. La pluie a envahi les salles du premier étage puis s'est répandue comme un torrent au rez-de-chaussée. 

..C'est en ouvrant les portes le lendemain de l'orage que le personnel a découvert le désastre. De l'eau partout, ruisselant des plafonds, recouvrant le sol, dévalant les escaliers explique le Professeur Franco Tagliapietra, directeur de l'Accademia. Des dizaines d'étagères de livres et de catalogues détrempées en quelques minutes. Parmi les cinq mille ouvrages âbimés, une centaine sont des livres anciens et précieux provenant de la fameuse collection Elena Bassi. Reliure et papiers antiques résistent paradoxalement mieux à l'eau. En revanche, les revues d'art contemporaines, en papier glacé seraient irrécupérables, les pages collées les unes contre les autres. On ne saura que dans quelques jours l'étendue des dégâts réels, après que les conservateurs de la bibliothèque et les employés aient terminé l'inventaire. Un appel a été aussitôt lancé aux vénitiens et à toutes les personnes aimant la culture pour faire le don d'exemplaires des titres perdus pour reconstituer le plus vite possible la bibliothèque. Des experts de la région et de la Surintendance des biens culturels analysent les pertes exactes. Le temps presse, surtout avec une météo aussi capricieuse que celle que nous connaissons cette année.


..Fort heureusement, les ouvrages les plus précieux n'ont été que peu touchés, notamment les pièces les plus belles et les plus rares de la bibliothèque, des incunables de grande beauté, et une rarissime édition datée de 1485 du De Re AEdificatoria di Leon Battista Alberti et l'un des plus fameux titres des débuts de la Renaissance, le fameux Hypnerotomachia Poliphili (le Songe de Poliphile) de Francesco Colonna de 1499.




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