13 août 2014

La colère de Monteverdi

"La colère, je n'ai plus que la colère !" L'homme qui vient de prononcer ces mots à haute voix ne semble pas particulièrement dépité. Il n'a pas l'air en rage. Mais pourquoi ces paroles mystérieuses ? Le jeune valet qui vient d'allumer les candélabres de la pièce ne comprend pas les propos de son maître. L'adolescent tremble un peu, son maître parfois a des attitudes bizarres, il marmonne dans sa barbe, se lève d'un bond et va d'un côté à un autre de la salle. Parfois il se met à crier, bouscule son écritoire, rembarrant les domestiques qui se précipitent pour ramasser les feuillets épars. Mais là, on dirait un écolier à la recherche de la solution à un problème de mathématiques. Depuis plusieurs jours le maestro ne sort pratiquement plus, sauf pour entendre la messe. hier, il n'a même pas été aux vêpres. C'est qu'il est en plein travail. Le jeune garçon s'éloigne sur la pointe des pieds, refermant délicatement la porte, le maître est calme.

Soudain, l'homme s'est levé. Il arpente la pièce les poings serrés. S'arrêtant devant la fenêtre, il l'ouvre et se penche dans la nuit qui tombe. A le voir ainsi aller et venir, on pourrait croire que son être tout entier est pétri d'une préoccupation profonde. Aucune colère. Pas de hargne. Les sourcils froncés, le nez plissé, il jette un coup d’œil dans la nuit comme cherchant quelque chose ou quelqu'un. 

En fait, le maestro cherche l'inspiration. Une idée pointe à travers son cerveau, il en tremble presque. Il est maître de chapelle, et l'un des plus célèbres compositeurs de son temps, venu quelques années plus tôt de Mantoue, pour accéder à la très enviée fonction de responsable de la musique du doge de Venise, succédant ainsi à des musiciens célèbres dans toute l'Europe, les Willaert, Cyprien de Rore, Zarlino, et Gabrieli. Son succès dépasse les frontières des duchés et principautés où il a travaillé. Il a renouvelé la musique de son temps. au-delà de ses compositions liturgiques, il a développé un style nouveau et ses madrigaux sont appréciés partout.


Mais ce soir, Claudio Monteverdi est devant une page blanche qu'il peine à remplir de sa belle écriture inspirée. Il en tremble. Un tremblement justement, voilà de quoi il s'agit. Faire passer le frisson qui s'empare du combattant par la musique et donner au spectateur le même sentiment d'angoisse et de violence qu'un soldat ressent en allant au combat. Il l'entend ce frisson qui résonne en lui mais comment le traduire assurément ? 
Onde sempre al ferir, sempre alla fretta
stimol novo s'assiunge e piaga nova.
D'hor in hor più si mesce a più ristretta
si fa la pugna. e spad oprar non giova :
dansi con pomi, e infelloniti e crudi
cozzan con gli elmi insieme e con gli scudi.
Déjà, il a su trouver la tonalité parfaite pour donner à voir avec des notes, la plus jolie description de la nuit jamais composée :  
"Notte, che nel profondo oscuroso seno".
Mais comment répercuter sur sa partition ces minutes haletantes que le poète a si bien su traduire dans ses vers ? Comment faire passer ce frisson de colère et de hargne ? Comment faire vibrer le public sans machinerie ni artifices ?
Torna l'ira nei cori e li trasporta
benche deboli, in guerra. A fiera pugna !
U'l'arte in bando, u'già la forza e morta.
Ove, invece, d'entrambi il furo pugna !
Monteverdi regarde au dehors. La pluie s'est mise à tomber. Un crachin glacé qui succède à la neige de ces derniers jours. Bientôt le carnaval illuminera la ville et pendant les six prochains mois ce ne sera que fêtes et mascarades. 
Il doit terminer cette pièce commandée par l'un de ses bienfaiteurs, son "padron e protector", le sénateur et neveu du doge Girolamo Mozzenigo, qui veut offrir à ses invités une œuvre nouvelle. "Faites-moi quelque chose de nouveau et de surprenant. quelques chose qui marque et frappe l'imagination, puissant mais pas trop long, il y aura un dîner ensuite et un bal" lui avait-il ordonné. Le prix offert ne permettrait pas de convoquer une formation importante et puis il fallait rester dans la lignée de ce qui est autorisé à Venise. L'Inquisition veille au respect des règles et le maestro est avant tout Maître de chapelle du doge.  

Le maestro a choisi un sujet qui n'est pas innocent. C'est un musicien engagé qui sert Dieu - la mort de sa femme puis celle de son fils l'ont terriblement ébranlé. Il songe à rentrer dans les ordres (il sera pas ordonné prêtre quelques années plus tard). Mais sa foi et son engagement ne l'éloignent pas de son intuition magnifique. Il sait qu'avec ses créations, la musique avance mais il doit faire aboutir sa réforme musicale, qu'il appelle le "stile concitato". Trouver comment traduire cette colère qui est si importante dans sa conception de l'homme. N'est-elle pas, selon lui, l'une des trois principales passions humaines ? Quant aux deux autres, la tempérance et l'humilité, Monteverdi en connait l'expression, la structure musicale, le langage approprié, comme tous les compositeurs de son époque. Mais pour cette soirée au palazzo Mozzenigo vecchio, il ne s'agit pas de faire une œuvre qui serait celle de n'importe lequel d'entre eux. Il lui faut inventer une forme nouvelle qui traduise la colère et dont l'expression serait assez évidente pour se passer du soutien des mots...

Tancrède et Clorinde par Le Tintoret
Le livret, tout à fait au goût du jour mêle le sentiment religieux en illustrant l'une des grandes préoccupations de l’Église à laquelle Venise est directement confrontée, celle du salut des Infidèles non baptisés, à l'attirance pour les histoires d'amour chevaleresque et d'héroïsme. Extrait de la Gerusalemme Liberata, ce long poème épique devenu l'un des monuments de la littérature occidentale, il raconte le combat de Tancrède, preux chevalier, contre Clorinde, une belle musulmane dont il est amoureux, déguisée en soldat. Tancrède, après un duel acharné, la transperce de son épée sans savoir qui est son adversaire. Le dernier souffle de la belle exprime sa conversion au Christ et elle pardonne à son agresseur. Ivre de douleur, il la reconnaît alors. Elle expire, apaisée et convertie.


Le sujet Ce sera donc une partition pour un orchestre réduit. Trois chanteurs accompagnés par un orchestre seulement fait de quatre violes da brazzo et d'une basse continue composée d'un clavecin  et une contrebasse de viole. Il ne s'agit pas d'une pièce scénique et l'intensité dramatique du texte écrit par Torquato Tasso doit se retrouver en miroir dans la musique. Mais comment traduire la colère, la fureur du combat des deux héros, la douleur, la mort le chagrin ? Comment effrayer l'assistance, la tenir en haleine, la faire pleurer sans choquer ni trahir les usages du temps ?
Le maestro a refermé la fenêtre. Dehors la ville, un empire encore, est endormie et silencieuse. Le bruit du pas des veilleurs résonne encore sur les dalles du campo voisin. Le vent qui s'est levé a chassé les nuages, laissant voir un ciel rempli d'étoiles. Monteverdi est de nouveau à sa table, la plume à la main. Il a trouvé, griffonne avec ardeur. Des notes sur la portée tracée à main levée, un texte. une superposition de notes et de mots. Comme une illumination, il sait ce qui manquait. Il l'exprimera dans un de ses écrits : "C'est ainsi que j'ai commencé à comprendre qu'une ronde divisée en seize demi-chromes (double-croches) successives, battues l'une après l'autre et reliées à un texte contenant colère et indignation, pouvait bel et bien ressembler à l'affetto que je recherchais, bien que le texte puisse ne pas suivre le tempo rapide des instruments." Claudio Monteverdi vient d'inventer le trémolo. Sait-il à cet instant qu'il révolutionne la musique avec ces pizzicati flamboyants utilisés presque à outrance ?

Il n'aura plus qu'à développer son propos. Dans la nuit très avancée, il écrit et écrit encore, rature, recommence. Ce nouvel effet, il va l'utiliser systématiquement aux moments els plus pathétiques du récit. L'effet de colère sera chaque fois saisissant. L'intensité prodigieuse jusque dans ses temps de silence de cette musique manifestement révolutionnaire étonne encore de nos jours. 

Monteverdi écrira plus tard que, composée "pour servir de passe-temps à une veillée durant le Carnaval, dans la maison de l'illustre et très excellent Mozzenigo, chevalier princier et haut dignitaire de la Sérénissime République, mon patron particulier et mon protecteur, la musique fut très applaudie et très admirée."

 
L'aspect dramatique et théâtral de ce madrigal qui n'en est pas vraiment un, est bien plus qu'une  nouveauté. "Madrigal in forma rappresentativa en un tableau" annoncera le programme. La pièce, renforcée par les indications scéniques du musicien, l'alternance de périodes tranquilles (molli) et agitées (concitati), sera acclamée par les invités du sénateur, subjugués par la pertinence des suggestions musicales du fracas des armes, de la violence, de la colère. 
Monteverdi précise dans son introduction que l'œuvre devra être précédée d'un madrigal sans geste et que le début du combattimento doit être inattendu, les protagonistes - dont il détaille les éléments des costumes - devant arriver à l'improviste pour surprendre. Il y a des cavalcades, un combat d'épée, la fureur du combat, de l'acharnement et de la violence, puis le silence pesant de la mort et la nuit, la douceur de la compassion et du pardon... Tout cela avec trois voix et quelques instruments. 

Dans ces quelques vingt minutes de musique magistrale, tout est dit, pensé, ressenti, exprimé : la quête de Dieu, celle de l'amour, de la femme, l'angoisse humaine, la désespérance, la passion, l'injustice du destin, l'abandon à l'amor fati. Les derniers mots de Clorinde "S'apre il ciel io vado in pace" sont une des phrases musicales les plus habitées de toute l'histoire de la musique, humble et somptueuse conclusion d'une œuvre dominée par la sublimation progressive de l'amour humain dans la miséricorde divine. Le baptême de la belle Maure agonisant dans les bras du preux Tancrède, donne à leur passion sa finalité ultime. Loin, très loin de la colère qui habite me musicien lorsqu'il compose ce passe-temps musical devant le ciel étoilé de Venise assoupie.

Deux interprétations très différentes de cette œuvres sont présentées ici. La première, plus affectée selon le goût du jour, et celle ci-dessous, la plus aboutie et la meilleur à mon goût. Je laisse le lecteur juger. Certains auront peut-être d'autres suggestions. Elles sont, bien entendu, les bienvenues.



Maxi Navi et écosystème lagunaire : rien n'est gagné et tout est perdu


On aurait voulu crier victoire à l'annonce par les agences de presse de la décision très médiatisée de la commission gouvernementale qui a confirmé l'interdiction aux grands paquebots de pénétrer dans la lagune en passant par le Bassin de saint Marc pour atteindre le port. Hélas, il ne s'agit qu'une demie-réussite. 


Si les très gros paquebots n'ont plus le droit de passer, ceux d'un tonnage inférieur ou égal à 95.000 - les plus nombreux - pourront continuer de déferler sur la Sérénissime avec les inconvénients que nous dénonçons tous depuis des années. A cela s'ajoute l'imminence d'un grand danger, qui sera peut-être la cause de la disparition définitive de Venise et de sa lagune : le gouvernement, pour des raisons financières évidentes, maintient l'idée de creusement d'un canal supplémentaire destiné à permettre le contournement de l'intérieur de la lagune et donc du centre historique par les monstres que l'on a cherché de chasser de la lagune. C'est tout l'écosystème qui va succomber, et avec lui la vie de cette lagune unique et fascinante au milieu de laquelle Venise s'est construite. 

Il faut ranger dans la même catégorie des bombes à retardement le MOse, le projet de métro souterrain qui est toujours dans les esprits de certains apprentis-sorciers avides et imbéciles... Tout est désormais en place pour que le compte-à-rebours de la fin définitive de la Sérénissime puisse être annoncée au monde sans qu'on nous traite de sales pessimistes. La population continue de diminuer, les masses de touristes ne font qu'augmenter chaque jour, la pollution de l'eau de la lagune, la disparition de catégories entières d'espèces qui vivaient dans la lagune, les problèmes de ravitaillement en eau potable, la pollution atmosphérique qui attaque les bâtiments, l'avidité de nombreux hommes d'affaires pressés de s'en mettre plein les poches avec la logique du "après moi le déluge", tout est en place pour un scénario catastrophe digne des plus mauvais nanars de Hollywood. 

Oh, je sais, il va y en avoir parmi mes chers lecteurs pour me traiter d'indéfectible pessimiste et d'écologiste idéaliste. Il faut bien aller avec son temps, la ville doit être ouverte à tous et les savants trouveront une fois encore une solution... Non, je ne crois pas qu'il faille espérer quoique ce soit. Nous sommes tous responsables de cet état de fait.

Comment rendrons-nous vie à l'écosystème moribond ? Comment ferons-nous revenir des espèces de poissons, de mollusques, d'oiseaux, d'algues, de plantes disparues ? Comment ferons-nous revenir les vénitiens qui s'exilent par centaines ? Comment limiterons-nous les hordes de touristes qui envahissent chaque jour le centre historique ? Comment mettrons-nous hors d'état de nuire ces hommes d'affaire et ces politiques qui ne pensent qu'à faire toujours plus d'argent sur le dos d'un des plus extraordinaires sites de l'humanité ?

En attendant, continuons d'y aller, continuons de profiter de ses merveilles, de sa lumière, de son atmosphère unique, remplissons-nous les yeux et cachons nos larmes : à ce rythme-là, dans cent, voire dans cinquante ans, Venise ne sera plus qu'un souvenir.

10 août 2014

Victoire du bon sens : c'est enfin terminé, plus de maxi navi à Venise !

Victoire ! Le gouvernement italien a annoncé vendredi que les plus grands paquebots de croisière ne seront plus autorisés à faire escale dans la lagune de Venise en raison des dommages causés à la cité lacustre par le trafic croissant de navires de plaisance, confirmant ainsi la décision qui avait été gelée par le Tribunal Administratif de Vénétie.  

"Le règlement selon lequel en 2014 et 2015 aucun navire dépassant 96.000 tonnes ne sera autorisé à entrer dans la lagune Saint-Marc et dans le canal Giudecca est à nouveau en vigueur", a dit Maurizio Lupi, le ministre italien des Transports. 

Cette décision a été prise après une rencontre réunissant notamment Maurizio Lupi, le chef de cabinet du président du Conseil, Graziano Delrio, le ministre de la Culture, Dario Franceschini, et le ministre de l'Environnement, Gianluca Galletti. Les ministres ont demandé une étude environnementale concernant le canal Contorta-Sant'Angelo qui a été choisi comme voie de dérivation pour que les plus gros paquebots puissent malgré tout atteindre Venise. "Notre but est de protéger l'environnement sans compromettre l'économie", explique un communiqué. 

Le ministre des Transports a expliqué que le gouvernement italien avait négocié cette modification avec les opérateurs de croisières et que personne ne souhaitait dissuader les compagnies de continuer à faire des affaires avec l'Italie car elles représentaient "une ressource importante". 
  
Le ministre ne prenait pas trop de risques en disant cela, tout le monde sait que l'attrait touristique de la péninsule est bien trop fort pour que les croisiéristes enlèvent l’Italie de leurs catalogues. Même sans passer au pied du palais des Doges et de la Giudecca, l'escale vénitienne restera un des clous des croisières en Adriatique. hélas pour les vénitiens et même avec le canal de contournement, hélas pour l'écosystème.

11 juillet 2014

Paul and Elizabeth, deux américains à Venise. Que sont-ils devenus ?


Je passe beaucoup de temps à trier tous les vieux papiers qui remplissent mes tiroirs. Avant de jeter, j'aime bien me replonger dans tout cela, souvenirs de ma vie vénitienne d'avant, souvenirs de jeunesse... Je cherchais ce matin une coupure de presse dont j'avais besoin. Dans la même enveloppe de kraft jaune, un vieux carnet, sorte de scrapbook où je rangeais pêle-mêle photos et adresses, tickets, cartes postales, mots et dessins des uns et des autres. A l'intérieur, je retrouvais un morceau de papier sur lequel avait été apposé le tampon que nous donnions aux clients faute de carte publicitaire :

71.72.31 
Alloggi Biasin
Ponte delle Guglie, 1251
30121 - VENEZIA

Inscrites dessus au stylo vert, deux adresses de deux mains différentes : "Elizabeth Elvidge 1929 Plymouth Road 1004 Ann Arbor, Michigan, USA 48105" et, sous le tampon : "Paul Nelson 708 State St. Petoskey, Mi. 49770"... Qui cela pouvait-il bien être ?


Soudain ce bout de papier m'a fait chavirer trente ans en arrière... Juillet 1983, ou bien était-ce en 82 ? votre serviteur travaillait encore alors dans cette petite pension bien connue des étudiants du monde entier, qui savaient combien on y était bien accueilli et pour un prix modique. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est qu'une partie des chambres (et des salles de bains) n'avait jamais été déclarée et parfois, lorsque la brigade financière risquait de débarquer, on posait devant les portes, de fausses cloisons faites de panneaux de contreplaqué recouverts du même papier-peint que les autres murs, avec des appliques en faux bronze et des tableaux, pour cacher les pièces supplémentaires où la Signora Matilda entassait clandestinement quatre, voire cinq clients. Le plus souvent de solides gaillards venus d'Outre Atlantique, le guide Let's Go Europe édité par les presses de Harvard à la main. Ils avalaient l’Europe entière parfois en moins d'un mois. Avec Gabriele et un garçon chilien ou péruvien, je travaillais dans cette pension, au pied du ponte delle Guglie, là-même où se trouve depuis quelques années une station de vaporetto. L'Alloggi Biasin existe encore, mais il n'appartient plus à l'inénarrable Signora, âpre au gain, rusée comme une fouine mais brave et bonne.

Ils étaient arrivés ensemble, une fille et un garçon, sac au dos. J'étais à la réception ce matin-là. Elizabeth Elvidge, d'Ann Arbor et Paul Nelson de Petoskey... Deux villes du Michigan, au-dessus de Detroit. Je me souviens de leurs fiches. Ils avaient à peu près mon âge, peut-être un peu plus jeunes. Étudiants comme moi mais avant tout musicien. Ils voulaient devenir chanteurs d'opéra. Si mes souvenirs sont exacts. Paul était à l'Université de Michigan. Nous avons vite sympathisé et je les ai promené un peu partout dans la ville, à pied et en bateau. Je ne sais plus trop grand chose de ce que nous avons pu nous dire. C'était il y plus de trente ans et je voyais tant de monde à cette époque, entre la faculté. Je sais que nous avons beaucoup évoqué la musique et l'histoire.

Un jour que nous étions dans la petite église de Torcello où l'acoustique sonne si bien, j'avais voulu chanter le Crucem tuam de Taizé dont j'aimais particulièrement faire la seconde voix, puis j'entamais le Confitemini. Ces deux œuvres de Jacques Berthier, je les avais souvent chanté plus jeune en France... Paul écoutait. Il ne disait rien, il se contentait de sourire. Je chante juste et sais poser ma voix, mais à cette époque je ne savais pas respirer et je m'en sortais bien qu'accompagné par d'autres. Je réalisais soudain combien il y avait de ridicule à chanter devant un ténor professionnel moi qui avais du mal à tenir mes notes sans chevroter... 

A la fin de mon pitoyable récital, il se mit à fredonner,  d'abord timidement puis déployant toute la puissance de sa magnifique voix de ténor, et l'Ave Maria de Schubert se répandit dans l'air, remplissant les lieux d'une lumière nouvelle. Je me sentais un peu penaud avec mes velléités lyriques. Il faut dire que j'avais l'habitude depuis quelques années de me rendre aux JMJ de l'époque, le fameux Concile des jeunes que Frère Roger de Taizé organisait entre Noël et le premier de l'an, dans une grande ville d'Europe. c'est ainsi que j'avais chanté dans le petit choeur à Barcelone, puis à Rome et enfin à Londres, sous la férule de Frère Robert...  

Nous sommes restés en silence quelques minutes.Puis, rompant le silence de cet après-midi de semaine, il me dit "c'était pour toi". Je revois parfaitement la scène, les lieux, l'atmosphère un peu magique de cette chapelle vide redevenue silencieuse. Le cri des mouettes à l'extérieur... Que sont-ils devenus après tant d'années ?

Internet est un outil magique. quelques clics et me voilà sur le site d'un périodique de Petoskey. Un entretien avec un Paul Nelson sur le Northern Express, hebdomadaire du Northern Michigan, daté de juin 2007 est la première étape de mon enquête. C'est bien du même Paul Nelson dont il s'agit, ancien chanteur d'opéra, devenu producteur de comédies musicales, professeur de musique dans le très select Trinity Pawling prep School de New York, superbe institution privée située à quelques kilomètres de New York City. De fil en aiguille, je retrouve des traces plus récentes. Paul a épousé Elizabeth avec qui il était venu à Venise ! Ils ont deux enfants, Parker et Ellen. Petite visite sur le site du collège. Aucune trace dans l'annuaire... Lui serait-il arrivé quelque chose ? Une vidéo amateur intitulée Tribute to Paul Nelson me fait craindre le pire. Non, Paul Nelson est toujours en vie. La vidéo date de 2010. Il s'agissait du concert de clôture de l'année scolaire et les élèves ont chanté l'hymne de l'école avec l'assistance pour remercier leur directeur de la musique qui quittait l'établissement après douze ans d'enseignement. Apparemment douze années de bon travail vu combien professeurs, parents et élèves semblent l'apprécier. Mais mon enquête s'arrête là. Depuis quelques années, plus rien dans les médias, ni sur les réseaux sociaux. Finalement, je me suis décidé : une lettre est partie à la dernière adresse trouvée sur le net. Comme une bouteille à la mer... Se souviendront-ils du jeune franco-vénitien avec qui ils sont allés dans les îles et à travers la ville, ses églises et ses musées ? A suivre...

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